Jacques TARDI (1)
Le DESSIN
 

Jacques Tardi figure déjà au panthéon des "classiques" avec ses romans BD. Il a expliqué à plusieurs reprises, dans divers interviews, son analyse de la bande dessinée. Nous en avons rassemblé un florilège consacré en particulier à ses méthodes pour le dessin et le graphisme en général.


Né en 1946 à Valence, Jacques Tardi enfant ne s'ennuyait jamais, pouvu qu'il ait un stylo bille en main et du papier. A 16 ans, il fait les Beaux-Arts à Lyon puis les Arts-Déco à Paris. En 1969, à 23 ans, il débute dans Pilote. Sa première histoire est Rumeur sur le Rouergue, sur un scénario de Pierre Christin. Adèle Blanc-Sec nait en 1976. Tardi adapte Nestor Burma de Léo Malet à partir de 1981. Marqué par la Guerre 14-18, Tardi est l'auteur de "C'était la guerre des tranchées". Toujours intéressé par les adaptations de roman se déroulant dans le Paris d'autrefois, il a publié récemment Le Cri du peuple, qui se déroule pendant la Commune.

Croquis: autoportrait de Tardi.

 

Peinture et bande dessinée : quelles différences ?
Le support importe peu, papier, carton ou toile. Ce qui compte, ce sont les images, l’idée de série et la variation sur un thème.

La perfection, cela a un sens pour vous ?
Oui, sans pour autant que le résultat de mon travail soit concluant. L’essentiel est de ne pas bâcler, que chaque image ait sa place dans l’histoire. Je suis un maniaque de la documentation, du détail : ainsi la pesanteur de mes poilus vient que je travaillais sur un mannequin portant son équipement d’époque. Et j’arrive très bien à analyser mes ratages, sachant qu’une séquence loupée pourra arriver à son terme dans une autre histoire.

Est-ce que vous sentez une évolution dans votre travail ?
Heureusement oui ! Mais cette évolution a un côté positif et un côté négatif. L’aspect positif, c’est que j’ai acquis ce qu’on appelle du « métier », une certaine maîtrise du langage de la bande dessinée, qui me permet de résoudre, de façon plus ou moins heureuse, les problèmes techniques qui se posent à moi. D’un autre côté, et on toucherait là à l’aspect négatif, j’en suis arrivé à créer mon propre académisme. Quand j’entame une planche, je me dis : « Il faut que çà ressemble à du Tardi. Si je décidais brusquement de changer de techniques, je sais que je ressentirais un blocage (…). »

Vous dessinez avec une certaine facilité ?
Oui, mes planches sont généralement assez vite faites. Je passe beaucoup de temps à réfléchir à ce que j’ai fait et à ce que je vais faire qu’à l’exécution proprement dite. Je crois que si l’on veut faire quelque chose de personnel, çà demande effort et réflexion.

Entre le croquis et la mise en couleur, comment procédez-vous ?
Je fais un crayonné très sommaire, qui consiste en une mise en place des personnages dans la case. Ensuite, dans tous les cas, priorité à la bulle, au texte.

Le texte est déjà écrit à ce stade ?
C’est la première étape de la mise au net : le texte est encré et « bullé » avant que le dessin ne soit terminé. Il est hors de question de dessiner la case et de constater après que le texte ne rentre pas. Il ne faut pas non plus que ta bulle soit coincée, il ne faut pas qu’on sente que tout d’un coup elle contourne le dessin. Je parts donc du texte, je l’encre et je dessine ma bulle autour. Et après seulement, j’encre mon dessin, je suis tranquille.

"J’ai trouvé un dessin de bulle qui m’évite d’avoir des phylactères carrés ou ovales, parce que ça m’emmerde, je ne sais pas le faire" (vignette du Mustère des Profondeurs).

Votre lettrage est très caractéristique, tout en minuscules.
Le lettrage est en minuscule parce que c’est plus facile à déchiffrer; on a les barres des « p » qui descendent, des « b » qui montent, etc, ce qui facilite la lecture. C’est en minuscule que l’on imprime les livres et les journaux. Un texte entièrement en majuscule, comme je le vois dans la plupart des bandes dessinées, est quelquefois gênant à lire, parce que toutes les lettres sont de la même hauteur. Ca permet peut-être d’avoir des lignes bien calibrées, mais pas forcément très lisibles. On pourrait obtenir des textes en minuscules très calibrés à l’ordinateur, mais dans ce cas, il ne s’intègre plus au dessin. On a l’impression qu’on a collé des bouts de papier journal sur ta planche, on sent un décalage. Ca ne me satisfait pas. Mais le lettrage dessiné ne me satisfait pas non plus complètement. Je crois qu’il contribue à donner cette image de marque « pour les enfants » et « un petit peu merdique » de la bande dessinée. Dans notre culture, il y a une telle considération pour l’écriture en elle-même que ce texte dessiné apparaît presque comme un outrage, un manque de respect envers le sacro-saint texte écrit tel qu’on peut le trouver dans les livres ou dans le journal.

Alors, une fois le texte mis à l’encre sur votre planche, vous abordez le dessin proprement dit.
Et là, c’est tous les problèmes posés par la représentation de tel personnage, de tel objet, tel élément du décor. Avec toujours, si possible, la recherche du plaisir à dessiner. En ce qui concerne la représentation des personnages, il faut absolument qu’on ne les confonde pas, qu’ils soient reconnaissables au premier coup d’œil. C’est donc à toi, avant de démarrer, de définir ton personnage qui de toute façon va évoluer en cours de route. Les préoccupations anatomiques ne sont pas du tout les miennes. Mes personnages marchent, courent, de façon très codifiée. Ils ont des mouvements qui ne sont pas toujours naturels, et c’est d’ailleurs ce que je recherche. Ce qui m’intéresse, c’est qu’on comprenne ce qu’ils sont en train de faire, ça me paraît plus important que le mouvement exact.
Je ne cherche pas les effets, ni la virtuosité. D’autant plus que la virtuosité, à mon sens, est une espèce de cache-misère masquant obligatoirement la vraie structure du dessin. C’est un peu de l’esbroufe, de la frime. Ce qui doit primer, c’est l’efficacité et le contenu.

Croquis préparatoire
pour un personnage
du "Cri du peuple"

Vous utilisez des Rotring pour l’encrage.
Oui, toujours le même : un 0,5. Si j’ai besoin d’épaissir un peu le trait, je le redouble. J’utilise cet instrument pour la simple raison qu’il ne sèche pas. La plume, tu dois sans cesse la remplir. Et quand elle devient bien, s’assouplit, elle s’encrasse ; tu dois la décaper… Le Rotring, lui, ne bouge pas.

Vous commencez par poser d’abord le décor ou les personnages ?
Je dessine d’abord le décor et après seulement les personnages. Chez moi, le décor joue un rôle très important. Il est même souvent le point de départ de l’histoire. Je veille au bon placement des personnages, c’est à dire qu’ils soient sur le bon plan, que le fond en perspective derrière eux corresponde à la ligne d’horizon et qu’ils aient bien les pieds sur le sol. Il faut faire attention à ça.

On constate avec surprise que vous encrez des fragments de dessins par ci par là, alors que le crayonné est très sommaire et qu’il est impossible d’imaginer à quoi ressemblera la planche terminée.
Pour moi, le crayonné n’est qu’une mise en place. Il me donne des repères. Si je dois représenter un type, je vais esquisser sa silhouette mais je ne vais pas m’amuser à dessiner les plis de son pardessus. J’ajoute que je construit chaque case en fonction de ce qu’elle doit raconter, apporter comme information. C’est pourquoi je commence à encrer les parties importantes. Il faut bien comprendre que j’utilise un certain dessin dans un but précis, qui est de raconter une histoire. Je ne me considère pas comme un virtuose du dessin, mais je soutiens que la bande dessinée n’a que faire de la virtuosité.

Vous arrive-t-il de refaire une case entière ?
Ca m’arrive quand la case part vraiment mal ou parce que j’ai trouvé une autre solution. Dans ce cas, je découpe et je met une autre image à la place. J’ai comme ça des planches originales qui sont énormément gouachées, retouchées.

Est-il vraiment indispensable d’avoir des bases classiques de dessin pour faire de la BD ?
Oui, si on entend par bases, le vocabulaire; car c’est l’acquisition de ce vocabulaire qui va permettre de s’exprimer, comme avec les mots. Donc, on va savoir tout de suite comment s’y prendre pour représenter telle ou telle idée. A partir de là, on peut très bien choisir l’optique d’un Cuvelier qui dessinait Corentin avec des préoccupations carrément anatomiques, de musculature, etc ; ou alors, ce qui est mon cas, avoir une représentation interprétée, beaucoup plus symbolique, d’un personnage marchant, courant ou montant un escalier, sans fouiller le côté anatomique. Ce qui importe, c’est qu’il n’y ait pas de confusion. Si Nestor Burma monte l’escalier pour gagner son bureau, il ne faut pas que l’image puisse être interprétée différemment, qu’on est l’impression qu’il est en train de lacer sa chaussure. On doit savoir quel moyen utiliser, trouver son propre vocabulaire de forme. Je n’aime pas employer ce mot là, mais c’est peut-être quand même ça le « style » .

Et pour faire de la caricature, il est bon d’avoir ces bases ?
Pour déformer les traits, il faut d’abord les connaître. Et le point de départ, c’est quand même une observation. J’en suis convaincu.

Les visages que vous dessinez laissent rarement échapper des expressions, des rictus.
Il ne faut pas chercher de jeux dans les regards ou dans les traits (à gauche, Nestor Burma et son assistante). Les contours sont symbolisés, simplifiés, le message passe par la position des mains, les sourires en coin qui veulent dire « va te faire foutre »… Le dessin n’est pas fait pour la sensibilité, le sentiment. D’où ces personnages remuant qui caractérisent la BD. On ne peut faire passer cela qu’en recourant à certaines recettes, ce à quoi je me refuse.

L’une de vos trouvailles graphiques, c’est le fameux « bandeau aveugle » qui ferme le haut de certaines vignettes. Est-ce qu’il vous sera possible de continuer à utiliser ce bandeau pendant des années, sans qu’on en arrive à le considérer comme un truc insupportable, presque un tic ?
J’espère que dans dix ans, je serais passé à autre chose ! Ce bandeau, c’est un moyen commode pour recadrer l’image, pour caler le motif essentiel et concentrer l’attention sur lui. Maintenant, je sais bien à quel moment je dois l’utiliser, il est presque devenu réglementaire. A une époque, il y a eu les tapisserie à rayures ; il y a d’autres procédés encore dans mon dessin, des « trucs » qui demandent beaucoup de vigilance à partir du moment où j’aurais tendance à les employer systématiquement, voire inconsciemment.