L'Art de...
Joseph-Porphyre PINCHON et CAUMERY
par Jean-Jacques
 
Bécassine, c’est l’attrait désuet et intemporel d’une histoire illustrée ancienne. Mythe parfois controversée mais, à la relecture jamais lassante, Bécassine est douée d’une grâce indéfinissable… mais explorable, ce que cet article tente de faire.


Joseph-Porphyre Pinchon (1871-1953)
Né à Amiens en 1871, élève des Beaux-Arts, il expose dans divers salons connus. Il devient le plus important dessinateur de La Semaine de Suzette, « illustré » pour les filles et, à ce titre, dessine en 1905 la première historiette de Bécassine, conçue par Jacqueline Rivière, la rédactrice en chef de ce journal. Il coopère avec Jacqueline Rivière à chaque nouvel épisode paru irrégulièrement de 1905 à 1913. Puis Maurice Languereau, dit Caumery, prend le relais comme scénariste à partir de 1913. Ensemble, ils réaliseront 23 albums de Bécassine jusqu’en 1939.
Pinchon réalisera encore quelques albums de Bécassine, avec des scénaristes inconnus, à la fin des années 1940.
Entretemps, Joseph-Porphyre Pinchon continua à peindre et illustra de nombreux livres pour enfants.


Le comique de Bécassine

Bécassine est créée à la va-vite, la veille du bouclage du n° 1 de La Semaine de Suzette, une défection de dernière minute ayant laissé une page vide. Pour la garnir, la rédactrice en chef, a l’idée de conter une bévue de sa propre bonne d’origine bretonne. Elle confie le soin de la mettre en image au premier illustrateur passant dans les parages : Joseph-Porphyre Pinchon. Les lectrices en redemanderont et la jeune Bécassine devient rapidement un pilier du journal. Bécassine pris cependant vraiment son épaisseur avec le passage de relais au scénario à Maurice Languereau (neveu de l’éditeur de La Semaine de Suzette puis détenteur et directeur du journal), alias Caumery, en 1913.
Les auteurs prirent le pari d’un comique principalement fondé sur le défaut d’adaptation des personnages aux contraintes du monde réel.
Le Sapeur Camembert ou la Famille Fenouillard, précurseurs de Bécassine dans le genre, étaient empreints aussi de stupidité apparente mais rien n’entamait cette ronde stupidité, rien ne les faisait douter d’eux-mêmes. Il en est autrement de la bretonne qu’un rien angoisse, qui déborde de générosité et d’amour de son prochain. Autant les Camembert et Fenouillard versaient dans la franche moquerie ou même la cruauté, autant les auteurs de Bécassine gardent l’équilibre avec la sympathie, l’attendrissement et valorisent aussi l’énergie et le bon sens de leur héroïne. On pourrait voir dans Bécassine une sotte jetée en pâture aux fillettes cultivées de la bonne société. Mais, c’est moins la sottise que la méconnaissance et la naïveté qui handicapent Bécassine. En fait, Bécassine est dotée d’une instruction limitée, du fait de son histoire personnelle, mais sa bonne volonté sait faire des merveilles et les auteurs ne lui donnent pas que « le mauvais rôle ». Bécassine nourrit ainsi à l’égard d’autrui d’une empathie immédiate et bienveillante et, simultanément, laisse éclater une spontanéité éternellement juvénile qui la pousse à rire, à tenter toutes les expériences.

Les premiers albums cultivent volontiers un ton moqueur, mordant. Puis, progressivement, ils valorisent Bécassine de plus en plus, reconnaissant ses qualités, sans se priver pour autant de la railler à l’occasion. La durée de la série permettra aux auteurs de faire émerger une piquante lucidité, de la tendresse pour les gens, les choses et la vie.
Si nous restons dans la tradition française de la farce, Bécassine n’est pas la seule à se faire ridiculiser. La marquise de Grand-Air et beaucoup d’autres personnages ont aussi leur tour.
Le comique fondé sur la différence de culture ou de race, si fréquemment utilisé au début du 20ème siècle, produit maintenant une gêne sensible. Le racisme et le paternalisme, banaux à l’époque coloniale et plus tard encore, constituent aujourd’hui une source de malentendus douloureux. Il en est de même des effets comiques qui s’appuient sur l’ignorance ou l’infériorité supposée d’un milieu social, telles qu’on le retrouve dans Bécassine.
Mais il faut prendre un peu de distance à la relecture de ces œuvres ; le « politiquement correct » d’hier n’est plus le « politiquement correct » d’aujourd’hui. Ce syndrome est sans doute encore plus exacerbé à la lecture des tous premiers Tintin, où les caricatures sociales ou politiques n’étaient pas exemptes de jugements de valeur, ce qui n’est assez rarement le cas dans Bécassine.
Et puis, qui peut dire que nos références culturelles actuellement « politiquement correctes », et qui transparaissent nécessairement dans nos bandes dessinées d’aujourd’hui, ne choqueront pas demain ?

Le comique de Bécassine ne se résume d’ailleurs pas à la moquerie sociale. L’envie de s’amuser des auteurs s’exprime de multiples façons, avec des évasions farfelues dans le rêve et le cauchemar, des aventures invraisemblables, le déferlement de personnages loufoques, les jeux de mots, une fantaisie frisant à l’occasion l’absurde, etc.


L'ethnologie du 19ème et début 20 ème siècle

La lecture des albums Bécassine est également un témoignage de la vie dans la première moitié du 20ème siècle. Bécassine est la figure d’un quotidien passionnant dans sa réalité et son observation des nourrices du jardin du Luxembourg vaut largement celle des indiens d’Amérique de Tintin. « Une telle somme, précieuse à consulter pour les sociologues de l’avenir, fait penser à La Recherche du temps perdu dont elle figure un peu comme une réplique légère et souriante », indique Francis Lacassin.
Bruno Calvès écrit: "L’intérêt des Bécassine est de nous offrir un regard unique sur la société du début du XXe siècle. Quelque 1200 personnages côtoient la petite Bretonne. Tous sont caricaturaux mais fortement emblématiques. Sa famille, d’abord : le fantasque oncle Corentin, maire de Clocher-les-Bécasses, et la méchante cousine Marie Quillouch. Les bons maîtres : la bienveillante marquise de Grand-Air et Loulotte, orpheline recueillie par la marquise et donnée en nourrice à Bécassine, qui en fera sa fille adoptive ; Bertrand de Grand-Air, le valeureux officier ; Adalbert Proey-Minans, le distingué savant ; le très british major Tacy-Turn ; les redoutables cheminots syndiqués, Lerouge et Lenoir. Et encore : le jeune prince africain Zozo, le père La Pipe, garde champêtre de son état, et le chien… Hindenbourg !
La France des premiers numéros de Bécassine est encore celle du XIXe siècle. On y croise une marquise entourée d’une domesticité importante à laquelle le petit peuple marque sa déférence. L’instruction, incarnée par l’institutrice ou l’académicien, ne s’y trouve pas encore à la portée de tous. Et quand le médecin vient de la ville, c’est avec du quinquina qu’il rétablit ses patients. Après la Première Guerre mondiale, les différences sociales s’estompent. L’heure est aux pionniers de l’industrie, tandis que l’aristocratie terrienne voit ses revenus fonciers s’évanouir sous le poids des dévaluations. Dans le même temps, Paris attire de nouvelles vagues d’immigrants, dont Bécassine est, en quelque sorte, le porte-étendard"
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Les albums de Bécassine collent également à l’actualité de l’époque, un peu comme les Tintin. Les évolutions de mœurs, de modes vestimentaires, les innovations techniques, les difficultés économiques du moment sont épinglées par les auteurs avec justesse.

Les aventures de Bécassine ont une originalité étonnante dans l’univers de la bande dessinée. Ce petit monde vieilli, Bécassine la première que l’on découvrira enfant, adolescente, jeune domestique et, ensuite, plus âgée et expérimentée. Il en est de même de personnages de son entourage. Bécassine acquière donc, au fil des histoires, beaucoup d’épaisseur. Son caractère, initialement un peu frustre, devient plus subtile au cours du temps. Prince Valiant ou, beaucoup plus tard, Papyrus ou Buddy Longway, mûriront au fil de leurs aventures. Mais ces exemples sont rares.


La mise en page et le graphisme

Surgie presque par hasard en 1905 dans La Semaine de Suzette, Bécassine, mi-poupée mi-pantin, Bécassine devient très vite inoubliable et incontournable avec son visage rond et ses petits yeux.
Les textes restent placés conventionnellement au bas de l’illustration, comme pour presque toutes les bandes dessinées du 19ème et du tout début du 20ème siècle. Mais, la modestie relative des textes par rapport aux images et le rythme des séquences illustrées font bien de Bécassine une bande dessinée digne de ce nom.
Très vite, Pinchon lâchera la bride à sa fantaisie et privilégiera largement l’image au texte, qui se positionnera avec souplesse dans des espaces assez mobiles.

Les images juxtaposées de Pinchon donnent l’illusion de la fresque avec des personnages qui, comme au théâtre, ne tournent jamais le dos au lecteur. Parfois, un médaillon-jumelle permet au lecteur-spectateur des vues plus ou moins rapprochées. Cette volonté de Pinchon de saisir plutôt l’attitude que le mouvement et de faire évoluer des personnages comiques dans des décors réalistes procure une certaine grâce aux personnages et est pour beaucoup dans le charme et la poésie qui se dégagent encore de nos jours à la lecture de Bécassine.

Les mises en page sont souvent très « modernes », ce que peu d’auteurs se permettaient à l’époque. Ainsi, parfois le dessinateur s’amuse à déséquilibrer totalement la page, comme à la page 11 de Bécassine alpiniste (1923). Deux vignettes de taille à peu près « réglementaire », disposées symétriquement en haut et à gauche, et à l’opposé, en bas à droite, nous montre Bécassine dans son lit. Dans la première, elle dort d’un sommeil agité, enfoui sous les draps. La deuxième la voit réveillée, assise dans un lit défait et bouleversé. Tout le reste de la planche se trouve traversé d’immenses dessins étroits qui l’envahissent du haut en bas, comparables aux cauchemars qui ont gagné la pauvre fille.

La tête simplifiée est une intuition de génie de Pinchon. On sait aujourd’hui que ce type de construction permet au lecteur de « rentrer » dans le masque de ce personnage. Hergé indiquera s’être inspiré de l’exemple de Bécassine pour le visage de Tintin. A partir de 1917, Pinchon ira plus loin, faisant définitivement disparaître la bouche de son héroïne. Dépourvue de bouche, Bécassine ne mange ni ne boit, ce qui en fait un héros de papier par excellence, vivant de l’air du temps, sans contrainte. Tintin et Spirou n’ont pas de besoins naturels, pas de vrai métier, tout entiers disponibles pour les aventures. Bécassine a un métier, domestique, mais son absence de bouche la place aussi dans ce registre des héros au dessus des contingences matérielles.

Passé maître dans l’art de faire évoluer des personnages comiques dans un décor réaliste et stylisé, Pinchon est considéré comme l’un des précurseurs de la ligne claire et, particulièrement, de l’École de Bruxelles.
Le dessin est très vivant, souple. Dans Bécassine pendant la Grande Guerre (1915), Bécassine fait un extraordinaire ballet, tirant au revolver cinq fois en quatre images, avec des entrechats expressifs, le pauvre soldat étant obligé à d’impétueuses contorsions pour sauver sa peau. La parfaite authenticité des gestes et attitudes témoigne d’un sens de l’observation remarquable de Pinchon.

Le trait sûr et drôle de Pinchon, son sens de la composition, sa fantaisie souvent déchaînée font très bon ménage avec l’imagination de Caumery.


Réhabiliter Bécassine ?

Quel jugement devons-nous porter sur Bécassine ?

Bécassine est née, comme pratiquement tous les héros de BD franco-belges de l'époque, chez un éditeur "bien-pensant". La Semaine de Suzette est un hebdomadaire ancré dans la droite conservatrice et « attaché à refaire la part de l’enfant chrétien dans la presse pour jeunes ».

Pour ses détracteurs, on a affaire à une caricature de paysanne ignorante, de domestique bornée, de bretonne d’opérette ? Voilà l’image renvoyée par certains de ce personnage, voué pour ces raisons aux gémonies.
Au cinéma, un film de Pierre Caron, Bécassine, combattu en son temps par les autonomistes bretons, est sorti en 1939.
Pour Isabelle Jan, la Bécassine ridiculisée et exploitée « se range parmi les grands suppliciés de la littérature ».
Parmi les bienveillants, Francis Lacassin affirme que « Bécassine a triomphé avec bonheur et sagesse de l’épreuve du temps » et qu’ « il émane de sa personne une philosophie simple et sereine », celle du « bon sens ».
Marie-Anne Couderc explique que « Bécassine, avec ses formes rondes, sa coiffe, ses jupes larges, autant que d’une province, est l’emblème d’une vaste maternité généreuse au service entier de l’enfance ; sa « bêtise » supposée est à la mesure de son dévouement et les rieurs qui l’accablent trahissent leurs incapacité à saisir la vérité d’une relation fondamentale de l’adulte et de l’enfant échappant aux contingences du monde politique ». Cette déclaration de Marie-Anne Couderc, universitaire et auteur d’une étude sur Bécassine, prend le contre-pied du rejet de Bécassine par nombres d’intellectuels pour lesquels elle était un symbole avilissant pour la Bretagne et pour les femmes.

En Bretagne, sa popularité a été particulièrement forte chez les enfants, qui découvraient ses aventures dans le quotidien Ouest-Éclair. Cependant, des voix se sont élevées pour dénoncer l’image négative que Bécassine donnait de son pays et de ses compatriotes. Aujourd’hui encore, ces derniers n’hésitent pas à voir en Bécassine un repoussoir de l’identité bretonne.
Mais Bécassine n’est-elle qu’une « ambassadrice » de la Bretagne ? Comme l’explique Marie-Anne Couderc, « on ne recherche plus dans l’univers de Bécassine des effets de miroir, mais des signaux de dépaysement ». Et son parcours est celui emprunté par des générations de Français au cours du XXe siècle, un itinéraire qui n’est pas sans rappeler celui de beaucoup d’immigrés qui continuent à s’installer en France.

Bécassine est simplement l’objet de relectures teintées d’interprétations rétrospectives très subjectives selon l’air du temps. Dans l’entre-deux-guerres, la lecture de Bécassine joue simplement sur l’amusement créé par les réactions entre une petite campagnarde naïve mais pleine de bon sens avec un monde urbain, bourgeois ou aristocratique, avec ses modernités et ses conventions. Le contraste créé et les réactions de Bécassine, pleine de spontanéité, étaient le ressort des scénario.
A signaler que, la haine des "Boches" manifestée par Bécassine dans ses albums édités pendant la Guerre 14-18 et sa popularité poussent d’ailleurs les Allemands, dès le 16 juin 1940, à rafler les stocks d’albums chez son éditeur parisien et à en interdire la détention dans toutes les familles françaises.
Après-guerre, surtout dans les années 1970-1980, on fit une autre lecture de Bécassine, à l’aune du régionalisme breton et des combats féministes du moment. On y vit l’image du mépris de Paris pour la Bretagne et de la société pour les femmes, surtout de petite extraction.

En fait, nul besoin de réhabiliter Bécassine, elle se réhabilite bien toute seule à la seule lecture de ses aventures. D’abord, ses albums ont bien vieillis et se lisent toujours avec plaisir, en tout cas plus facilement que beaucoup d’autres bandes dessinées nées au début du 19ème siècle, grâce au talent de Pinchon et de Caumery, tant pour le scénario, la mise en scène et la vivacité du dessin. Ensuite, on se doit de lire toute œuvre littéraire ou de BD d’époque sans introduire des anachronismes de lecture et en acceptant avec un peu de distance les gags générés par les situations logiques pour l’époque, sans « a priori post-datés ». Les auteurs brocardent certes leurs personnages, mais ils les respectent. Et Bécassine la première, avec son inépuisable chaleur humaine et son inaltérable vitalité.
Il en est un peu de Bécassine comme de « Jour de Fête », le film de Jacques Tati. Aurait-on l’idée d’y voir une charge malveillante contre les facteurs ou les villageois de province. Et pourtant, dans une ambiance nostalgique similaire, ce film exploite exactement la même veine humoristique : l’irruption de la modernité auprès de personnages qui s’y adaptent tant bien que mal.