Dessine-moi ...
JOUER SUR LE SENS DE LECTURE DANS LA CASE
par Jean-Jacques
 
L’ordre de lecture des informations dans une vignette à été abordé dans un précédent article (Aller à l'article Narration et sens de lecture). Intéressons-nous maintenant au jeu possible de mise en scène exploitant les variantes de ce processus, dans l’intérêt de la narration.

Organiser la chronologie

Dire qu’une case représente un instant précis d’une action est un mythe. En fait, le regard ne parcourt pas la case instantanément et les observations du lecteur s’organise dans le temps. Si plusieurs choses se passent dans une même case, il est donc indispensable de les placer de telle manière que le lecteur les découvrira dans l’ordre souhaité, en général de gauche à droite.

Vignette de Calvins et Hobbes. Le positionnement ci-dessus manque "manque de sel" et la version inversée ci-dessous, retenue par l'auteur, permet de découvrir comme Calvin, au dernier moment, sa mère arrivant en furie car n'ayant pas pu se rincer les cheveux à cause des bêtises de son fils.

 

Lorsque la chronologie des évènements se déroule avec un déplacement de l’action de gauche à droite, on peut remplacer une succession de cases par une case unique.


Vignette de Earl et Moch de Patrick McDonnel.
L'intérêt de l'illustration est de découvrir d'abord le chien coiffé de la crêpe puis d'en comprendre l'origine quand le regard, poursuivant sa course vers la droite, tombe sur le personnage avec sa poële. Cette illustration unique aurait été classiquement réalisée en deux cases. Mais, en une case, compte tenu de l'ordre de lecture, le gag marche parfaitement.


Retarder la lecture du texte


Il y a des circonstances où l’on souhaite simuler, en une seul case, la découverte initiale d’une scène et, seulement ensuite, la survenu d’un dialogue ou d’un événement sonore.

Vignette de Tif et Tondu, de Will. Le placement à droite du texte fait que celui-ci n’est découvert par le lecteur qu’après avoir parcouru l’image, dans un balayage de gauche à droite.

 

Vignette de Peter Pan de Loisel. Une autre façon de susciter une lecture terminale du texte est de l’écrire en petits caractères « perdus » dans une grande case graphiquement impressionnante. Le lecteur s’y intéressera seulement dans un deuxième temps.

 

Privilégier la lecture du texte

Dans d’autres circonstances, on peut mettre la priorité à la lecture du texte sur celle de l'image. Ceci s'effectue habituellement en plaçant le texte en haut et à gauche de la vignette et en utilisant de plus gros caractères. Ainsi, on incite le lecteur à attaquer la vignette par le texte.

Vignette de Tif et Tondu, de Will. Cette disposition est à propos, l’exclamation du personnage créant la surprise avant que le lecteur ne découvre Tif et Tondu arrivant à droite de la vignette.

 

Le chemin des bulles

En milieu de séquence, surtout si les dialogues domine l’action, les vues similaires peuvent se succéder. Alors, le lecteur suit surtout les textes et passe très vite sur les images, plus ou moins répétitives. Il lit la bande dessinée presque comme un livre de texte, passant rapidement de la bulle de chaque case à la suivante.

Deux vignettes du milieu d’une séquence des Crannibales, de Fournier et Zidrou. La position des bulles incite à leur lecture immédiate et les similitudes entre les dessins poussent à se contenter d’un coup d’œil très rapide sur ceux-ci. Quand le texte d’une bulle est assez long, le regard s’échappe d’ailleurs souvent de la bulle en milieu de lecture pour faire un aller-retour furtif sur l’expression du personnage, sans d’ailleurs y retourner nécessairement ultérieurement. C’est un peu la même chose que lorsqu’on écoute un interlocuteur dans la vraie vie. On fixe son attention quasi-simultanément sur ses dires, sa physionomie et ses expressions.

Une succession de telles vues sont assez monotones et ne permettent guère de valoriser l’image. Si l’on cherche pourtant à intéresser le lecteur aux images, une technique consiste à alterner la position de la bulle.

Les positions possibles des bulles dans les scènes simples de dialogue. La position 1 est la plus fréquente. Les positions 2 et, surtout, 3 amènent le lecteur à voir d’abord le personnage qui parle puis à lire la bulle. Le lecteur aura nécessairement mieux vu le personnage que sur l’exemple 1, le dialogue étant découvert que dans un second temps.

 

Les bulles peuvent donc participer à assurer la circulation du regard dans les vignettes. C’est ce qu’Hergé appelait le « Chemin des bulles ». On peut aussi placer les bulles dans des lieux stratégiques, par exemple le point qu’un personnage observe, amenant ainsi le lecteur à poser son regard au même endroit.

Le chemin des bulles de deux cases d’Ibicus (T. 3) de Pascal Rabaté. « J’ai voulu montrer ce qui se passait dans le café pendant une conversation utile à l’histoire. Il y a un panoramique, avec une fille accoudée à un bar, le regard posé sur le sexe d’un mec qui regarde le cul d’une autre nana. J’ai donc placé la bulle sur le sexe du type et sur le cul de la fille. Ce sont les bulles qui dirigent le regard vers l’info », explique l’auteur.

Ces divers exemples montrent comment les phylactères ne sont pas que des objets encombrants la vignette, ayant pour seul objet de pallier au caractère non sonore du média bande dessinée. Cette contrainte apparente, comme souvent, peut aussi être une source de créativité et de richesse d'expression.