Technique...
La MISE EN COULEUR TRADITIONNELLE
par Yves Lencot
Yves Lencot, coloriste entre autre des six premiers albums de Lansfeust de Troy et des deux premiers Quête de l'Oiseau du temps, a accepté de répondre à nos questions pour nous fait ainsi part de son expérience avec la technique traditionnelle, au pinceau et à la peinture.

Yves Lencot, comment devient-on coloriste ?
Autrefois, c'était souvent pas un concours de circonstances. Je m'explique, en pratique les coloristes traditionnels étaient souvent des femmes de dessinateurs initiées par leur mari. Maintenant que la mise en couleur par ordinateur est prédominante, c'est sans doute plus accessible et il y a beaucoup plus de monde sur le marché, issu des Beaux-Arts ou de l'infographie, par exemple.

Entre ordinateur et traditionnel, qu'elles sont les avantages et inconvénients ?
Au début de l'ordinateur, la mise en couleur informatique des bandes dessinées n'était pas terrible. Tout se ressemblait car on utilisait toujours les mêmes effets préexistants des programmes. Aujourd'hui que les effets sont beaucoup plus souples et paramétrables, le rendu peut être plus original et convaincant. L'avantage de l'ordinateur sera surtout une économie pour l'éditeur, puisque la mise en oeuvre pour l'édition est instantanée: plus besoin de préparer des "gris", de rescanner la planche mise en couleur, etc.

 

Un "gris ? De quoi s'agit-il ?
C'est la première étape du travail de mise en couleur traditionnelle. L'éditeur envoie au coloriste une impression en gris de la planche encrée, sur du papier adapté. Autrefois, l'impression était en bleu pâle et on parlait de "bleu". Le gris maintenant utilisé est aussi bien car cela interfère moins avec les couleurs posées. Le papier est du genre aquarelle. Par exemple, le Canson Montval convient bien et n'est pas trop cher. L'amateur, ne disposant pas de ces "gris", est obligé de mettre en couleur directement sur la planche encrée. L'inpression laser ou la photocopie ne tiennent malheureusement pas à l'eau. L'impression jet d'encre tient un peu mieux et c'est une solution si l'on ne veut pas travailler sur la planche originale.

Après le papier, qu'utilisez-vous comme peinture ?
Je travaille avec des encres Colorex, mais il y a d'autres marques de produits équivalents. Dans toutes les marques, il y des encres indélébiles et des délébiles. Dans la gamme Colorex, l'indélébile correspond aux Colorex dite technique. C'est de l'acrylique. L'encre délébile est la Colorex normale (non technique). Ces dénominations ne sont pas très explicites et il ne faut pas se tromper.
L'encre délébile est effaçable avec un peu d'eau javellisée. Mais elle est plus fragile et se superpose mal, les couches se brouillant. Elle se travaille de façon plus spontanée, d'un jet. L'encre indélébile se travaille un peu comme l'aquarelle et on peut faire des superpositions.

En fait, on peut utiliser les deux. L'encre indélébile peut servir pour réaliser des ombres en premier lieu, avec un gris assez neutre. Puis, une fois sec, on peut passer à l'encre délébile pour faire les couleurs proprement dites. Par contre, il ne faut mélanger les encres entre elles sur le pinceau.


Et comme pinceau ?
Il faut utiliser un gros pinceau, que l'on charge d'encre diluée. Si on travaille avec des petits pinceaux, on laisse des traces. Les pinceaux synthétiques sont de qualité régulière mais moyenne. Les "poils de marte" sont plus irréguliers mais souvent meilleurs.

Nous voilà équipés.
On passe à l'application pratique ?

Je commence avec des couleurs très diluées (pas sortie du pot). Je tiens le papier d'une main, penché, et le pinceau très chargée d'encre diluée de l'autre et j'étale la couleur de haut en bas. En fait, j'étale une grosse goutte. Je penche le papier pour que le liquide soit attiré vers le bas, mais pas à couler. Je descend ainsi la peinture vers le bas par passages successifs avec le pinceau. Si je souhaite un dégradé vers le bas, je dilue au fur et à mesure en rechargeant mon pinceau à l'eau pure. Quoi qu'il en soit, j'arrête de recharger mon pinceau vers le bas de la vignette afin d'assécher celui-ci et de finir la vignette sans surplus de liquide.
Il faut être rapide pour que l'étalement soit homogène. Pour celà, si on n'a pas l'intention de couvrir toute la vignette avec la couleur en cours, il faut bien réfléchir avant au trajet que l'on va suivre pour exécuter l'opération sans hésitation et rapidement.

En général, je commence par les décors et je finis par les personnages. Avec l'encre indélébile, l'acrylique, je commence par les tons clairs que je fonce ensuite les zones voulues avec des surépaisseurs successives, comme on le ferait avec de l'aquarelle.
Parfois également je place une couleur d'ambiance générale sur toute la vignette avec de l'indélébile, comme un orange pour une salle éclairée par une cheminée ou un bleu pour une atmosphère de nuit. Cela donne une couleur générale d'ambiance que je vais reprendre ensuite par dessus.



Pour donner quelque chose de lumineux, il faut qu'il y ait du foncé à côté. Sinon le "lumineux" apparait pâle.

Pour faire des nuages, j'applique l'encre sur la papier très mouillé: c'est toujours un effet aléatoire mais qui apparait très naturel.

C'est impressionnant ! Mais si vous débordez ?
Parfois, je fais des réserves préalables avec du Drawing Gum; un masque liquide.
Avant de se servir du Drawing Gum (savaon dans godet, à gauche), il faut passer le pinceau au savon. Puis, après l'opération, il faut le rincer, sinon le pinceau se détériore. J'évite d'utiliser le Drawing Gum autant que faire ce peut car çà demande beaucoup de temps.
Les encres délébiles se rattrapent à l'Eau de Javel diluée. Je m'en sert pour récupérer les visages ou détourer une étoile dans le ciel. Il faut attendre que l'Eau de Javel soit bien sèche avant de revenir sur un visage, par exemple avec de l'encre couleur chair. Il faut changer l'Eau de Javel de temps en temps pour qu'elle reste efficace et l'appliquer avec des pinceaux synthétiques. Avec des pinceaux en poils naturels, on les brulerait rapidement.

Comment l'éditeur utilise-t-il ensuite votre travail pour finaliser la planche à imprimer ?
Il applique dessus mon "gris" mis en couleur un calque reproduisant l'encrage. Ce dernier reprend donc le dessus, délimitant parfaitement les surfaces.

Combien de temps met-on à mettre en couleur une planche ?
Celà dépend... En moyenne une journée mais, pour des pages faciles, je peux en faire deux par jour. Pour des planches difficiles, il peux me falloir deux jours.

 

Vous êtes sur quoi en ce moment ?
Je suis en train de faire la mise en couleur du dernier tome de Chronique de la Lune noire. C'est mon troisième de la série.

Ci-dessus, des exemples de vignettes encrées à partir de dessins de Loisel.