Albert UDERZO, Il Signore.


par Jean-François
 

Au faîte d'une carrière unique, dont l'emblématique série humoristique Astérix aura dominé la bande dessinée européenne depuis un demi-siècle, Albert Uderzo a fêté ses quatre-vingt printemps le 25 avril dernier.

Co-créateur avec le scénariste René Goscinny du célèbre irréductible gaulois apparu en octobre 1959 dans Pilote , le dessinateur d'origine italienne a su traduire sympathiquement la fibre contestataire propre au caractère français face à l'envahisseur romain, ressort qui a fait le succès international des trente-trois albums d' Astérix , traduits en cent dix langues et vendus en trois cent vingt cinq millions d'exemplaires.

Mais dans l'ombre du héros légendaire, se cache une foule de créations les plus attachantes les unes que les autres, d' Oumpah-Pah à Jehan Pistolet en passant par Tanguy et Laverdure . Tout un chacun n'ignorant plus depuis des lustres les détails concernant la série-phare, c'est sur ce pan de son œuvre, loin des chiffres et proche de l'homme, que nous allons nous focaliser.

Uderzo, vu par Pauline

Fils d'une famille d'immigrés italiens naturalisée française en 1934, le petit Albert nait en France en 1927, à Fismes précisément, une antique cité gauloise entre Soissons et Reims, une petite ville industrielle de la Marne totalement rasée par les allemands en 1918.

Atteint de daltonisme, ( il ne peut distinguer le rouge du vert, comble pour un italien d'origine.), rien ne prédestine le petit champenois à devenir un graphiste majeur du XXème siècle, maniant tous les styles avec dextérité et égal bonheur, humoristique comme académique, caricatural comme réaliste.

Uderzo est un enfant de l'après-guerre, de cette génération fascinée par la culture d'Outre-Atlantique, si bien qu'il américanisera plus tard sa signature en Al Uderzo  ; admiratif du trait des studios Walt Disney et de Mickey Mouse découvert dans Le Petit parisien , il reçoit cette leçon d'un dessinateur eurois, Edmond-François Calvo (1892-1958 ). Entré à la Société d'Edition Parisienne en 1940 à l'âge de quatorze ans, poussé par son frère aîné qui croyait en ses dons graphiques, il y rencontre l'auteur de Rosalie et d'une fameuse fable dessinée, La bête est morte (1944). Le jeune Albert rend souvent visite au dessinateur quinquagénaire pout suivre ses précieux conseils. Ainsi dès 1945, parait Clopinard aux éditions du Chêne, son premier album. Il a dix-huit ans.

 

1950 est une date capitale dans la vie et la carrière d'Albert Uderzo, celle de sa rencontre avec un jeune parisien de vingt-cinq ans fraîchement de retour des Etats-Unis, René Goscinny, celui qui deviendra son complice et ami, celui auquel il pense quotidiennement encore aujourd'hui, trente ans après sa disparition.

Aussitôt, dès l'année suivante, le talentueux tandem crée le héros Oumpah-pah , une série ambitieuse destinée au marché nord-américain qui restera longtemps… dans ses cartons! En marge de l'échec initial d' Oumpah-pah , le tandem Uderzo-Goscinny crée deux autres séries, d'une part Luc Junior ( dont deux albums paraissent, l'un en 1954, l'autre en 1957) pour La libre junior , un supplément dominical du catholique La libre Belgique , puis Jehan Pistolet en 1955 d'autre part pour Pistolin , un supplément du jeudi d'un quotidien belge ( quatre albums, dont deux chez Lefrancq , en 1989 et 1991 et deux chez Albert René en 1999 et 2002). Cette série inaugurée par Jehan Pistolet, corsaire prodigieux , compte cinq épisodes, totalisant quelques deux cent planches.

   

Les portes de Tintin désormais ouvertes, le tandem publie Poussin poussif en 1956, puis La famille Moutonnet dès 1959. Mais surtout le très fermé hebdomadaire bruxellois accepte enfin Oumpah-pah dans ses pages en 1958, et ce durant quatre ans. Trois albums paraissent ensuite aux éditions Dargaud, le premier en 1961, le dernier en 1967. L'indien Oumpah-pah de la tribu des Shavashavas forme un irresistible duo antagoniste avec l'aristocrate raffiné Hubert de la Pâte Feuilletée , véritable précuseur du couple Astérix-Obélix , à l'image des Laurel et Hardy .

e même, avec le prolifique scénariste Jean-Michel Charlier, rencontré en 1950, il crée la série Tanguy et Laverdure dans les pages du journal Pilote en 1959. Cette série d'aviation initialement destinée à concurrencer Buck danny et Dan Cooper a les honneurs d'un premier album en 1961, L'école des aigles , édité chez Dargaud comme les sept autres albums sous le pinceau d'Uderzo, avant sa reprise en 1968 par le wallon Joseph Gillain alias Jijé (1914-1980), un dessinateur éclectique au réalisme sombre et pictural, père spirituel de l'Ecole de Marcinelle.

Somme toute, hormis les contemporains Tanguy et Laverdure , le tandem revisite l'Histoire sous l'angle de l'humour, la Gaule bien entendu mais aussi l'Amérique du Nord du XVIIIème siècle pour Oumpah-pah , la marine à voile et la course aussi du XVIIIème siècle pour Jehan Pistolet . Ce socle historique est-il une des raisons du caractère fédérateur de leur BD, entre les diverses générations de lecteurs, autour aussi d'un humour caustique et universel à plusieurs degrés ?

 

 

Face au succès d' Astérix dont le premier album sort en 1961, Uderzo abandonne progressivement toutes ses autres séries au cours de la décennie 60. Dès lors en effet, non seulement Uderzo livre un Astérix par an, mais de surcroît il réalise cinq planches par semaine ! Deux pour Tintin ( Oumpah-pah ) et trois pour Pilote ( Tanguy et Laverdure et Astérix ) ! Ce rythme d'enfer, à peine croyable pour les auteurs aujourd'hui, se ralentit bien naturellement.

Techniquement, les planches d'Albert Uderzo sont très grandes, d'un format offrant à ce virtuose du pinceau une souplesse accrue dans le geste de l'encrage, le poignet ayant la liberté de se mouvoir contrairement aux formats plus réduits où seuls les doigts bougent. Depuis une dizaine d'années, une main moins agile en raison d'un mal naissant, l'auteur poursuit cependant son œuvre en réalisant lui-même les crayonnés d'une main experte et s'assistant de quelques graphistes pour l'encrage et le lettrage. Certes, il pourrait s'arrêter, matériellement parlant, et jouir des retombées de son immense succès, preuve en est qu'il est dessinateur avant tout, profondément, sincèrement. Le plus grand sans doute aujourd'hui, n'en déplaise à quelques jeunes auteurs qui ressentent le besoin de déboulonner des statues pour se sentir exister. « Ils sont fous ces gamins ! » pourraient-on rétorquer à ce manque d'élégance. Laissons à l'auteur le mot de la fin «  Voir les yeux émerveillés des enfants devant mes personnages, c'est la plus belle des récompenses.  ».

Animé par la même passion pour la BD, le vieux Maître vient de confier la mise en couleur informatique de la totalité des Astérix au studio 2HB sous la houlette du dynamique Norédine Allam. Venant aussi d'achever le manuscrit de ses mémoires, il projette déjà un trente quatrième tome d' Astérix . Nul doute que la comptabilité des onze mille six cents cases d' Astérix n'est pas achevée !

Uderzo a crée la série qui aura permis à la bande dessinée alors considérée comme genre mineur d'accéder au statut de neuvième art. Il aura été le dessinateur phare du journal pour adolescents Pilote , faisant glisser ce média du monde des enfants à celui des adultes au tournant des années soixante. Pour cela et pour notre simple plaisir d'enfant : mille merci, Signore Uderzo !

 
 

 

 

 

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