TILLIEUX
par Jean-François et Jean-Jacques
 
Dessinateur autodidacte de personnages très vivant et, surtout, raconteur d'histoires plein de talent, Maurice Tillieux est le troisième grand de la BD des années 50, avec Franquin et Hergé. L'art de Tillieux fait merveille pour poser des atmosphères réalistes dans des milieux populaires et des petits quartiers, pour dérouler des intrigues policières originales accompagnées d'aventures débridées et d'humour foisonnant.

D'origine française et né en Belgique en 1921, Maurice Tillieux se destine à la marine mais cette vocation est contrecarrée par la guerre. L'aventure, il la tente alors par procuration, s'essayant au roman policier. Comme beaucoup de professionnels de cette génération il rentre dans la bande dessinée par la petite porte, d'abord chargée de tâches administratives dans une revue de BD en 1944. Rapidement, il passe par plusieurs revues et se lance dans le dessin réalisant jusqu'à 20 planches mensuelles en 1945, apprenant "sur le tas" son métier avec des ses personnages de Bob Bang, Cris Vallon, Félix, Marc Jaguar, ....
Rejoignant Spirou, il y crée Gil Jourdan en 1956 et produisit en dix ans dix albums dont les qualités en feront un classique de la bande dessinée policière.
Passionné d'automobile et de carambolages, qu'il mettait en scène mieux que quiconque dans ses bandes dessinées, Maurice Tillieux trouva la mort à la suite d'un accident de voiture au retour du festival d'Angoulême de 1978.

Atmosphère, atmosphère...


Maurice Tillieux a toujours aimé les lieux "crados", comme il le disait; les bistrots français, les toits de Paris, les endroits où il y a une atmosphère. Il avait écrit des romans policiers de série B pendant la guerre et c'est à cette occasion qu'il avait appris à restituer des ambiances. Roba, Franquin, Peyo et tous les amis de Tillieux disaient d'ailleurs, à propos des casseurs de voitures, des vieilles usines désafectées,... "C'est un endroit à la Tillieux". Il allait d'ailleurs faire des reconnaissances dans les docks, sur les toits de Paris pour y faire des croquis.
Il trouvait ses sujets de BD dans les faits divers qu'il essayait de placer dans des lieux qu'il connaissait bien.
Sa plus grande série, Gil Jourdan, se passe dans la vraie vie. Le bureau du détective privée est vétuste, les rues ne sont pas réhabilitées. Gil Jourdan est souvent à court d'argent, Libellule est un ancien tolard. La seule chose de la vie oubliée, ce sont les femmes et l'amour. Mais, là, ce n'est pas la faute de Tillieux: c'était dans le cahier des charges incontournable de la bande dessinée des années 60 et avant.
les paysages urbains comme personne
(vignette des Cargos du Crépucuscule, de la série Gil Jourdan).

Tillieux est le roi du décor suggéré. C'est la rue, prolétaire et animée, avec ses travaux, ses livreurs, ses camionneurs, ses concierges, ses affiches, ses murs lépreux. Le mystère des fabriques en ruine, des ports au crépuscule, le pittoresque des arrière-cours encombrées de poubelles où circulent sans bruit les chats de gouttière et les chiens batards, des bars de quartier. Tout cela forme un monde du quotidien oublié où Tillieux a ses entrées, en amoureux de son époque.
Libellule, le faire valoir de Gil Jourdan est le spécialiste des jeux de mots grossiers et des éclats de rire peu retenus.

Tillieux était d'ailleurs un personnage à mi-chemin entre Gil Jourdan et Libellule. Sa fille Anne explique qu' "il faisait sans cesse des calembours et avait un rire incroyable". Son autre fille, Régine, explique qu'"il était d'un comique assez sarcastique, il faisait rire même dans des situations dramatiques, ce qui n'était pas toujours accepté par les personnes qui ne le connaissaient pas bien."
 
Scénario et mise en scène de cinéma

Tillieux a été très influencé par les films de série B ainsi que par Hergé, dont il reconnaît s'être inspiré à ses débuts.
La BD de Tillieux est bavarde, surtout dans les premiers albums de Gil Jourdan. La narration suit les dialogues, mais sans tomber cependant dans le commentaire illustré. Par la suite, de véritables séquences graphiques se développeront, mettant le texte en sourdine. Quoi qu'il en soit, Tillieux se révèle pétillant dialoguiste, virtuose du bras de fer verbal et du calembour vaseux. Comme le dit Walthéry, "Tillieux, c'est le Michel Audiard de la bande dessinée".
Avec Tillieux, chaque case est un plan différent. Il est rare que les personnages soient pris sous le même angle, avec une caméra fixe.
Les récit de Tillieux ne brillent pas toujours par leur cohérence. Mais il peut nous faire avaler n'importe quoi grâce à ses dialogues naturels et familiers, un dessin nerveux et vivant. L'intrigue n'est cependant pas, comme chez Goscinny, un simple fil d'Ariane où viennent s'enfiler gags et calembours. La structure forte des récits de Tillieux explique pourquoi la série Gil Jourdan échappe au vieillissement. De plus, son humour est présent partout, dans la façon de porter un béret, dans la tête que fait un roquet en entendant un calembour. Tillieux a l'instinct du comique de répétition, mettant en scène les manies de ses personnages, ce qui donne rapidement une espèce d'intimité avec le lecteur. Libellule multiplie les mauvais calembours. Crouton, distrait, bute, tombe et fait écrouler le contenu des placards à balais avec ténacité. Ces deux faire-valoir de Gil Jourdan sont loin d'être inutiles mais forment sa contre partie humoristique. Les gags sont innombrables et variés, allant du genre "tarte à la crème" aux quiproquos, aux gaffes, aux tuiles inattendues, aux retours de bâtons inévitables.
Paroles de raconteur d'histoire

Comment avez-vous démarré la bande dessinée ?

Au début, pour moi, c'était surtout l'histoire qui primait. Au fond, j'illustrait un texte... Puis, petit à petit, j'ai appris les ficelles... C'est comme cela que j'ai fini par faire de la bande dessinée.

Comment s'y prend-on pour réaliser une histoire dessinée ?


Chacun a sa façon de travailler. Pour ma part, un bon scénario m'est indispensable au départ. En général, c'est l'histoire qui fait le succès d'une série. Ce scénario est ensuite découpé et dialogué de manière très concise: moins il y a de texte, mieux cela vaut. Après, il s'agit de réunir le plus de documentation possible. Pas question de mettre des tigres en Afrique ou des kangourous au Canada ! Il ne reste plus alors qu'à placer une belle feuille blanche sur la planche à dessin.

Comment trouvez-vous vos idées de gags pour César ?


Les gags, cela vient d'un peu partout: à la maison, dans la rue, etc. Il y en a de deux sortes: ceux inspirés par ce qu'on a vu (ou lu, ou entendu) et ceux inventés de toute pièces, pour lesquels on passe en revue tous les objets qui sont autour de soi en se demandant ce qui pourrait bien leur arriver.

Comment vous viennent les fameux calembours de Libellule ?


J'ai parfois beaucoup de difficultés à les trouver parce qu'il faut qu'ils soient complètement idiots. En fait, à longueur d'année, je note tous ceux que je trouve. Et ensuite, je tris. Libellule ne peut pas faire un bon calembour, seulement des mauvais...

Pourquoi vous acharnez-vous sur ce pauvre Crouton ?


C'est le principe de Guignol qui tape sur le gendarme. Le peuple a toujours brocardé la force publique.

La "ligne espiègle"


D'abord inspiré par Hergé, entré aux Editions Dupuis, on demanda à Tillieux " de faire du Franquin", le dessinateur vedette de l'écurie Dupuis. Finalement, son style se stabilisa à mi-chemin de ces deux dessinateurs.
Une différence quand même à signaler entre Tillieux et ses deux illustres inspirateurs: il arrive à Tillieux de bâcler le dessin de temps à autre. Il l'avoue d'ailleurs lui même, pressé par le temps, il n'a pas toujours travaillé son graphisme avec grande méticulosité, de même pour ses scénarios d'ailleurs. Ces approximations et cases ratées non recommencées peuvent se voir, surtout dans certains albums, alors qu'on en trouve très peu dans l'oeuvre de Hergé et de Franquin. Par contre, cette rapidité d'exécution donne du naturel et de la spontanéité à ses bandes dessinées.
Tillieux respecte toujours les proportions de ses personnages, ce qui est moins le cas de Franquin. Gil Jourdan apparaît comme un des exemples les plus achevés de cette "ligne espiègle" qui, au sens de la séquence graphique hérité de Hergé, ajouta celui du mouvement. Le sens du réel et de la vraie vie de Tillieux se manifeste même dans les attitudes des personnages. Ils remontent leur pantalon, remettent leur chapeau, discutent les mains dans les poches, s'essuient les mains après avoir fait de la mécanique...
Etudes préparatoires pour Gil Jourdan.
Tillieux a fait plusieurs essais avant d'arrêter son personnage de Gil Jourdan. Dans cette étude, il avait des cheveux noirs, une mèche et une cravate. Remarquez les jeux de main très expressifs qui sont une caractéristiques de Tillieux. Si Tillieux n'atteint pas le talent de Franquin pour l'aisance de ses personnages, il le supplantait sans doute tout le monde pour le dessin des mains, qui sont chez lui d'une vie extraordinaire

Tillieux et ses héros.
---> Les mains à la Tillieux