| Le dessin, ce n'est
pas mon truc
"Tout petit déjà, je lisais
de la bande clessinée, comme des tas d'autres enfants, sauf
que la BD et le dessin animé (indissoc:iables pour moi, à
l'époque) correspondaientent à un univers d'évasion
qui me comblait d'aise et dans lequel je pouvais installer des points
de repère. A partir d'un certain moment, il était
simple de reproduire cet univers en dessinant, puis en créant
un personnage, puis en inventant des histoires à la manière
d'untel. Et, de fil en aiguille, j'ai continué à explorer
une dimension narrative et graphique (...)." Débutant
dans la carrière, Serge Le Tendre envisageait d'abord la
bande dessinée pour le dessin. Il avait commencé à
prendre des cours de BD à Vincennes, avec pour professeurs,
notamment, Mézières et Giraud. "C'est
là que j'ai compris, grâce à leurs conseils
éclairés, que le dessin n'était pas vraiment
mon truc. J'ai découvert qu'il y avait une technique et que
je n'en avais pas les bases... Je ne peux pas illustrer les histoires
que j'imagine." Le Tendre a apprécié ses
professeurs, même s'ils n'étaient pas tendre pour Le
Tendre ! "Mézières cassait
pas mal. Giraud, c'était différent. Il commençait
par dire "c'est pas mal", puis il tirait sur un fil et,
à la fin, il ne restait plus qu'un tas de cendres (...)".
"Ma démarche était un peu candide et quand j'ai
voulu faire abstraction de toutes les influences qui me guidaient,
je suis resté devant une page blanche. Par contre, I'écriture
du scénario, c'était de la rêverie d'images.
Je restais dans l'image, mais, cette fois, en la décrivant.
Le bonheur."
L'important, c'est l'histoire
Au début de sa carrière,
on avait mis dans la tête de Serge Letendre que l'histoire,
ce n'était guère important.
"A Vincennes, il y avait un ancien élève devenu
enseignant qui donnait des cours sur la théorie de la bande
dessinée. La référence de l'époque était
Bazooka. Il fallait « sortir de la narration ». C'était
une erreur grossière de démarche, puisque la narration
est ce qu'il y a de plus important... Un des exercices que nous
a demandés ce professeur consistait à raconter quelque
chose en donnant l'impression du temps qui passe". Le
Tendre dessina un paysage avec des petites collines et un clocheton
sous un ciel blanc. "L'accident graphique,
puisque je réfléchissais en tant que dessinateur,
était une tache d'encre dans le ciel. Au fur et à
mesure des cases, la tache grandissait, jusqu'à occuper tout
le ciel en épargnant les collines et le petit village. A
la fin, il ne restait qu'un petit blanc figurant la lune. J'étais
super fier ! Pourtant, cela n'allait pas bien loin. L'idée
était plaisante (la tache d'encre étant en plus un
clin d'œil aux dessinateurs), mais je me suis interrogé
sur ce que je pouvais faire d'autre autour du même principe".
Rapidement, Serge Le Tendre devint un peu plus pragmatique.
"L'important, c'est l'histoire parce qu'il faut raconter quelques
chose qui ait un peu de sens. La façon de raconter, c'est
la patte, un autre auteur peut raconter la même histoire d'une
façon différente. Et la troisième chose qui
est devenue essentielle, c'est la collaboration avec le dessinateur
parce que c'est lui qui donne vie à ces êtres de papier,
qui donne matière à quelque chose qui auparavant n'était
que de l'imagination. Il insuffle donc sa propre personnalité."
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| Tirésias tient de la comédie.
Tout s'y déroule dans l'enceinte de Thèbes et
l'on est plus proche du Cyrano de Rostand que du musculeux Hercule. |
Accouchement sur canapé
Quand on lui demande comment viennent ses
projets, Serge Le Tendre répond:
"Comme çà vient... Je ne sais toujours pas comment
fonctionne l'imagination. Souvent c'est des lectures... L'idée
vient parce qu'elle est soumise à un faisceau d'influences,
mais c'est impalpable (...). Je ne travaille pas devant l'écran,
où il ne s'agit plus que d'une mise en forme, mais dans ma
tête. Je suis beaucoup moins productif que certains de mes
confrères, mais c'est peut-être parce que je ne mets
pas mon énergie Ià où il faut. Lorsque je travaille,
je suis un cyclothymique. J'ai beau savoir ce que je veux raconter,
tant que je ne suis pas en immersion, dans mon histoire, que mon
cinéma intérieur n'est pas lancé, rien ne sort.
Il faut que je me mette sur mon canapé, dans un état
de semi-rêverie, et à ce moment-là, il y a un
blocage psychologique qui saute."
"Quand je suis séduit par une idée, je me positionne
de la façon suivante: j'essaye de savoir pourquoi cette idée
me séduit, ce qu'elle évoque en moi et pourquoi j'ai
envie de l'exploiter. Ce qui ne veut pas dire que je vais y arriver.
A partir de là, je vais essayer de développer une
structure, un récit. Ce qui compte, pour moi, avant même
qu'il y ait une structure de scénario, c'est le thème.
Dans ce cas, j'explore une idée. Je ne sais pas ce que je
vais raconter. Je sais que je vais découvrir des choses sur
moi. Une fois que j'ai développé le fil conducteur,
je deviens un conteur pour le dessinateur. Pas conteur dans le sens
large et populaire. Je prends à parti le dessinateur et j'essaye
de lui faire partager ma vision des choses et mon enthousiasme.
Je me tiens debout devant lui, je lui fais une lecture vivante et
j'essaye de l'emmener avec moi, de le séduire, de l'hypnotiser
par le récit. A ce moment là, je fais presque du théâtre.
Et je me rends très vite compte si ca marche ou pas. Quand
je la raconte, je la vis, cette putain d'histoire, et en même
temps, je vois si elle sonne juste ou non et si elle est en accord
avec le dessinateur."
Avec un brin d'humour, Le Tendre explique qu'il ne mène que
peu de projets à la fois parce que celà "le fatigue".
"Quand je sors d'une histoire, si ça
a marché, que j'ai eu l'imagination tonique, je suis dans
un état à la fois dépressif et euphorique,
un état de post cartoon ! Il me faut un nouveau temps d'adaptation
avant d'entamer quoi que ce soit d'autre. Je n'ai pas la souplesse
remarquable de certains de mes confrères qui peuvent basculer
d'une histoire à l'autre d'un jour sur l'autre."
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L'antre de Serge Le Tendre.
Où est le canapé ? |
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Sculteur d'histoires
"Je ne sais pas écrire d'une
façon littéraire. La preuve est que le livre dont
je me sers le plus est le dictionnaire analogique. Je l'ai depuis
des années, ce bouquin et je ne peux pas m'en passer. Mon
travail de metteur en scène est, lui, un travail de communication
avec le dessinateur. Je procède par étapes. D'abord
les idées, puis un synopsis sur lequel on va travailler ensemble.
Ensuite, j'essaye de faire tout le découpage. Si j'en ai
le temps, là aussi, je refais une lecture et, par la suite,
on travaille ensemble la mise en scène à proprement
parler. On passe quelques jours ensemble et on travaille les roughs
pour visualiser l'action. C'est un peu comme si on sculptait de
la pâte à modeler. Par la suite, le dessinateur ayant
mis en place cette première ébauche, je retravaille
mes dialogues parce que dans cette ébauche, les personnages
ayant pris vie, je me rends compte que mes dialogues sont ou trop
ampoulés ou pas assez explicites ou bien encore tombent à
plat. Il faut donc que je colle mes textes au plus près du
caractère des personnages."
Serge Le Tendre peut se frotter
à tous les genres et travailler avec n’importe quel
dessinateur, pourvu que son trait soit net, classique. Mais il appliquera
toujours une règle simple à l’écriture
de ses histoires : « Un personnage,
un but et, entre les deux, des obstacles(...) ». Ces obstacles,
précisément, peuvent survenir sous la forme d’autres
antagonistes, d’événements extérieurs
et d’inhibitions du héros. « Tous présentent
une faille. Untel a peur des serpents, tel autre a peur du vide,
aucun ne peut être parfait. Ce sont leurs failles qui les
rendent attachants, humains » explique
Le Tendre. Les siens sont comme les autres. Mais ils ont en plus
une particularité commune : tous recherchent leur place dans
la société. Le Tendre aime tromper son lecteur.
« La forme de mes albums, un dessin clair, coloré,
un ton enjoué, laissent supposer que mes sujets sont légers
et le lecteur s’y laisse entraîner. Seulement voilà,
mes histoires sont toujours dramatiques. »
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Les scénari de Le Tendre sont livrés
"propres", comme au cinéma.
En haut figure Planche
8 - 6 images
Dessous, chaque case est numérotée avec, d'abord,
le descriptif de la scène, par exemple ici: "
Plan d'ensemble, Extérieur jour. Vision féréique.
Une nature verdoyante de printemps..."
Puis suivent les dialogues. |
Coscénariser
Serge Le Tendre apprécie de travailler à deux sur
un scénario, ce qui est assez rare dans la profession, contrairement
au cinéma et à la télévision. "C'est
une sorte de jeu avec les autres auteurs. Nous avons envie de voir
si nous sommes capables de travailler ensemble et d'échanger
des univers, tout en nous faisant plaisir. C'est ce qui s'est passé
par exemple sur les deux premiers albums de Jérôme
K. Jérôme Bloche.... C'est aussi plus facile que de
travailler seul, mais le résultat n'a pas le même caractère(...).
Au quotidien, les scénaristes se retrouvent autour d'une
table pour une série d'échanges autour d'une idée
de départ. En fait, nous nous racontons une histoire, à
coup de pastis ou de bière, essayant de nous étonner
les uns les autres, de nous séduire. Nous faisons du tourisme
dans un récit en construction, puis, à tour de rôle,
nous nous occupons de la mise en forme."
"L'avantage est que celà permet de faire des histoires
mieux ficelées, dans lesquelles les paramètres sont
mieux compris, de les faire plus rapidement. L'inconvénient
est que ce sont des histoires beaucoup moins personnelles car on
ne peut pas y mettre autant de soi au niveau de l'égo, de
la libido, du non-dit."
La collaboration scénariste-dessinateur
"Cette idée de collaboration,
je l'ai aussi avec les dessinateurs. Je leurs apporte un scénario
construit mais on retravaille ensuite tous les détails. C'est
pour celà que je considère les dessinateurs comme
coauteurs dans le sens le plus large du terme."
Le Tendre a besoin d'un rapport sensible avec ses coéquipiers
dessinateurs, qu'ils aient une certaine disponibilité d'esprit
avec lui.
Christian
Rossi, dessinateur de Tirésias
Serge fait un découpage très précis. Ensuite,
je fais des roughs, en proposant parfois des alternatives. Certaines
séquences ne bougent pas, d'autres évoluent, sont
réinventées. Une base d'histoire est comme de
la pâte sur une toile: il faut la travailler pour que
cela commence à prendre forme. Je veux que l'on soit
comme effaré devant l'histoire. Si on reste trop en surface,
on risque de passer à côté du récit
que l'on veut raconter et de ne sortir que des réminiscences
de choses déjà vues ailleurs. Une vraie histoire
est une relation intime que l'on tente de mettre e. forme. Il
faut que chaque lecteur pense qu'on l'a écrite pour lui,
personnellement. C'est un travail d'autant plus partagé
que nous nous connaissons bien maintenant. Quand je me mets
en résonance avec le travail de Serge, je peux tenter
de mettre mon professionnalisme au profit de sa sensibilité.
Le thème se met alors en place, les personnages commencent
à exister, deviennent autonomes... Même pendant
le découpage, il y a une épaisseur qui apparaît. |
Stéphane Servain,
dessinateur de Siloë
En fait, Serge a une méthode très vile pour vous
convaincre (de dessiner un scénario): il vous raconte
l'histoire comme si c'était un conte. Il m'a donc fait
la lecture de la vingt-sixième version de son scénario
(il ne peut pas s'empêcher de réécrire et
réécrire encore !) en s'investissant dans les
voix et les descriptifs. Il devient alors un véritable
acteur ! Apparemment, il fait de même avec ses autres
dessinateurs... Une fois l'histoire racontée, il attend
que je rebondisse dessus. Si un point me gêne, nous en
discutons ensemble. Nous sommes tous les deux partie prenante.
Il est très demandeur, et très anxieux aussi.
Ensuite, nous nous attelons au découpage graphique du
scénario. Il a conservé de sa période 'dessinateur'
une narration très visuelle. Comme nous travaillons dans
la même pièce (sur la table de la cuisine), nous
corrigeons le découpage en direct. C'est passionnant.
Serge est un auteur confirmé
mais il ne se repose pas sur ses lauriers. On sent qu'il sait
où il va et je confirme ce qu'a dit Loisel de lui: "Sa
force est de se mettre au service de l'histoire". |
Sources : Interview de Letendre, Calliope n°1 (2002) ; Les dossiers
de DBD, LeTendre, BFD Editions (2001) ; Antique et pas en toc, Bodoï
n°36 (2000) ; Entretien avec Serge Le Tendre, Faille Temporelle
n°11 (1999), Exposition Quai des bulles (2203), Site Livres
de l'Ouest.
(http://www.nouvelouest.com/no/livres/68/LETENDRE.htm);
; Prof de destin, Bodoï n°69 (2003).
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