LE TENDRE
 
Le nom de Serge Le Tendre est lié à la série qui le fit cnonaître avec Loisel: La Quête de l'Oiseau du temps. Il y a deux types de scénaristes: ceux qui font 5 ou 10 séries en parallèle et puis quelques uns, comme Serge Le Tendre, qui se focalisent uniquement sur deux ou trois séries.
Voici rassemblés des extraits d'interviews où le scénariste décrit son cheminement créatif.


Le Tendre croqué par Frank Biancarelli
Né en 1946 à Vincennes, Serge Le Tendre commence très jeune à travailler comme aide-comptable. A 21 ans, ayant atteint l'âge de la majorité, il quitte cet emploi et suit, parallèlement à une multitude de petits boulots, les cours de bande dessinée donnés par Mézières et Giraud à l'université de Vincennes. Là, il rencontre Loisel et prend conscience qu'il est meilleur scénariste que dessinateur. En 1972, dans Charlie Mensuel, Loisel et Le Tendre reprennent une histoire écrite pendant les cours à Vincennes: La Quête de l'Oiseau du Temps. Ce cycle pionnier de la BD d'héroïc-fantasy connait un très gros succès public et critique.
Depuis, il a collaboré avec de nombreux dessinateurs: Cabanes, Hé, Servain, Rossi, Taduc, etc.

Le dessin, ce n'est pas mon truc
"Tout petit déjà, je lisais de la bande clessinée, comme des tas d'autres enfants, sauf que la BD et le dessin animé (indissoc:iables pour moi, à l'époque) correspondaientent à un univers d'évasion qui me comblait d'aise et dans lequel je pouvais installer des points de repère. A partir d'un certain moment, il était simple de reproduire cet univers en dessinant, puis en créant un personnage, puis en inventant des histoires à la manière d'untel. Et, de fil en aiguille, j'ai continué à explorer une dimension narrative et graphique (...)." Débutant dans la carrière, Serge Le Tendre envisageait d'abord la bande dessinée pour le dessin. Il avait commencé à prendre des cours de BD à Vincennes, avec pour professeurs, notamment, Mézières et Giraud. "C'est là que j'ai compris, grâce à leurs conseils éclairés, que le dessin n'était pas vraiment mon truc. J'ai découvert qu'il y avait une technique et que je n'en avais pas les bases... Je ne peux pas illustrer les histoires que j'imagine." Le Tendre a apprécié ses professeurs, même s'ils n'étaient pas tendre pour Le Tendre ! "Mézières cassait pas mal. Giraud, c'était différent. Il commençait par dire "c'est pas mal", puis il tirait sur un fil et, à la fin, il ne restait plus qu'un tas de cendres (...)".
"Ma démarche était un peu candide et quand j'ai voulu faire abstraction de toutes les influences qui me guidaient, je suis resté devant une page blanche. Par contre, I'écriture du scénario, c'était de la rêverie d'images. Je restais dans l'image, mais, cette fois, en la décrivant. Le bonheur."

L'important, c'est l'histoire
Au début de sa carrière, on avait mis dans la tête de Serge Letendre que l'histoire, ce n'était guère important. "A Vincennes, il y avait un ancien élève devenu enseignant qui donnait des cours sur la théorie de la bande dessinée. La référence de l'époque était Bazooka. Il fallait « sortir de la narration ». C'était une erreur grossière de démarche, puisque la narration est ce qu'il y a de plus important... Un des exercices que nous a demandés ce professeur consistait à raconter quelque chose en donnant l'impression du temps qui passe". Le Tendre dessina un paysage avec des petites collines et un clocheton sous un ciel blanc. "L'accident graphique, puisque je réfléchissais en tant que dessinateur, était une tache d'encre dans le ciel. Au fur et à mesure des cases, la tache grandissait, jusqu'à occuper tout le ciel en épargnant les collines et le petit village. A la fin, il ne restait qu'un petit blanc figurant la lune. J'étais super fier ! Pourtant, cela n'allait pas bien loin. L'idée était plaisante (la tache d'encre étant en plus un clin d'œil aux dessinateurs), mais je me suis interrogé sur ce que je pouvais faire d'autre autour du même principe". Rapidement, Serge Le Tendre devint un peu plus pragmatique. "L'important, c'est l'histoire parce qu'il faut raconter quelques chose qui ait un peu de sens. La façon de raconter, c'est la patte, un autre auteur peut raconter la même histoire d'une façon différente. Et la troisième chose qui est devenue essentielle, c'est la collaboration avec le dessinateur parce que c'est lui qui donne vie à ces êtres de papier, qui donne matière à quelque chose qui auparavant n'était que de l'imagination. Il insuffle donc sa propre personnalité."

Tirésias tient de la comédie. Tout s'y déroule dans l'enceinte de Thèbes et l'on est plus proche du Cyrano de Rostand que du musculeux Hercule.


Accouchement sur canapé
Quand on lui demande comment viennent ses projets, Serge Le Tendre répond: "Comme çà vient... Je ne sais toujours pas comment fonctionne l'imagination. Souvent c'est des lectures... L'idée vient parce qu'elle est soumise à un faisceau d'influences, mais c'est impalpable (...). Je ne travaille pas devant l'écran, où il ne s'agit plus que d'une mise en forme, mais dans ma tête. Je suis beaucoup moins productif que certains de mes confrères, mais c'est peut-être parce que je ne mets pas mon énergie Ià où il faut. Lorsque je travaille, je suis un cyclothymique. J'ai beau savoir ce que je veux raconter, tant que je ne suis pas en immersion, dans mon histoire, que mon cinéma intérieur n'est pas lancé, rien ne sort. Il faut que je me mette sur mon canapé, dans un état de semi-rêverie, et à ce moment-là, il y a un blocage psychologique qui saute."
"Quand je suis séduit par une idée, je me positionne de la façon suivante: j'essaye de savoir pourquoi cette idée me séduit, ce qu'elle évoque en moi et pourquoi j'ai envie de l'exploiter. Ce qui ne veut pas dire que je vais y arriver. A partir de là, je vais essayer de développer une structure, un récit. Ce qui compte, pour moi, avant même qu'il y ait une structure de scénario, c'est le thème. Dans ce cas, j'explore une idée. Je ne sais pas ce que je vais raconter. Je sais que je vais découvrir des choses sur moi. Une fois que j'ai développé le fil conducteur, je deviens un conteur pour le dessinateur. Pas conteur dans le sens large et populaire. Je prends à parti le dessinateur et j'essaye de lui faire partager ma vision des choses et mon enthousiasme. Je me tiens debout devant lui, je lui fais une lecture vivante et j'essaye de l'emmener avec moi, de le séduire, de l'hypnotiser par le récit. A ce moment là, je fais presque du théâtre. Et je me rends très vite compte si ca marche ou pas. Quand je la raconte, je la vis, cette putain d'histoire, et en même temps, je vois si elle sonne juste ou non et si elle est en accord avec le dessinateur."

Avec un brin d'humour, Le Tendre explique qu'il ne mène que peu de projets à la fois parce que celà "le fatigue". "Quand je sors d'une histoire, si ça a marché, que j'ai eu l'imagination tonique, je suis dans un état à la fois dépressif et euphorique, un état de post cartoon ! Il me faut un nouveau temps d'adaptation avant d'entamer quoi que ce soit d'autre. Je n'ai pas la souplesse remarquable de certains de mes confrères qui peuvent basculer d'une histoire à l'autre d'un jour sur l'autre."

L'antre de Serge Le Tendre.

Où est le canapé ?



Sculteur d'histoires
"Je ne sais pas écrire d'une façon littéraire. La preuve est que le livre dont je me sers le plus est le dictionnaire analogique. Je l'ai depuis des années, ce bouquin et je ne peux pas m'en passer. Mon travail de metteur en scène est, lui, un travail de communication avec le dessinateur. Je procède par étapes. D'abord les idées, puis un synopsis sur lequel on va travailler ensemble. Ensuite, j'essaye de faire tout le découpage. Si j'en ai le temps, là aussi, je refais une lecture et, par la suite, on travaille ensemble la mise en scène à proprement parler. On passe quelques jours ensemble et on travaille les roughs pour visualiser l'action. C'est un peu comme si on sculptait de la pâte à modeler. Par la suite, le dessinateur ayant mis en place cette première ébauche, je retravaille mes dialogues parce que dans cette ébauche, les personnages ayant pris vie, je me rends compte que mes dialogues sont ou trop ampoulés ou pas assez explicites ou bien encore tombent à plat. Il faut donc que je colle mes textes au plus près du caractère des personnages."
Serge Le Tendre peut se frotter à tous les genres et travailler avec n’importe quel dessinateur, pourvu que son trait soit net, classique. Mais il appliquera toujours une règle simple à l’écriture de ses histoires : « Un personnage, un but et, entre les deux, des obstacles(...) ». Ces obstacles, précisément, peuvent survenir sous la forme d’autres antagonistes, d’événements extérieurs et d’inhibitions du héros. « Tous présentent une faille. Untel a peur des serpents, tel autre a peur du vide, aucun ne peut être parfait. Ce sont leurs failles qui les rendent attachants, humains » explique Le Tendre. Les siens sont comme les autres. Mais ils ont en plus une particularité commune : tous recherchent leur place dans la société. Le Tendre aime tromper son lecteur. « La forme de mes albums, un dessin clair, coloré, un ton enjoué, laissent supposer que mes sujets sont légers et le lecteur s’y laisse entraîner. Seulement voilà, mes histoires sont toujours dramatiques. »

Les scénari de Le Tendre sont livrés "propres", comme au cinéma.

En haut figure Planche 8 - 6 images
Dessous, chaque case est numérotée avec, d'abord, le descriptif de la scène, par exemple ici: " Plan d'ensemble, Extérieur jour. Vision féréique. Une nature verdoyante de printemps..."
Puis suivent les dialogues.



Coscénariser
Serge Le Tendre apprécie de travailler à deux sur un scénario, ce qui est assez rare dans la profession, contrairement au cinéma et à la télévision. "C'est une sorte de jeu avec les autres auteurs. Nous avons envie de voir si nous sommes capables de travailler ensemble et d'échanger des univers, tout en nous faisant plaisir. C'est ce qui s'est passé par exemple sur les deux premiers albums de Jérôme K. Jérôme Bloche.... C'est aussi plus facile que de travailler seul, mais le résultat n'a pas le même caractère(...). Au quotidien, les scénaristes se retrouvent autour d'une table pour une série d'échanges autour d'une idée de départ. En fait, nous nous racontons une histoire, à coup de pastis ou de bière, essayant de nous étonner les uns les autres, de nous séduire. Nous faisons du tourisme dans un récit en construction, puis, à tour de rôle, nous nous occupons de la mise en forme."
"L'avantage est que celà permet de faire des histoires mieux ficelées, dans lesquelles les paramètres sont mieux compris, de les faire plus rapidement. L'inconvénient est que ce sont des histoires beaucoup moins personnelles car on ne peut pas y mettre autant de soi au niveau de l'égo, de la libido, du non-dit."


La collaboration scénariste-dessinateur
"Cette idée de collaboration, je l'ai aussi avec les dessinateurs. Je leurs apporte un scénario construit mais on retravaille ensuite tous les détails. C'est pour celà que je considère les dessinateurs comme coauteurs dans le sens le plus large du terme." Le Tendre a besoin d'un rapport sensible avec ses coéquipiers dessinateurs, qu'ils aient une certaine disponibilité d'esprit avec lui.

Christian Rossi, dessinateur de Tirésias
Serge fait un découpage très précis. Ensuite, je fais des roughs, en proposant parfois des alternatives. Certaines séquences ne bougent pas, d'autres évoluent, sont réinventées. Une base d'histoire est comme de la pâte sur une toile: il faut la travailler pour que cela commence à prendre forme. Je veux que l'on soit comme effaré devant l'histoire. Si on reste trop en surface, on risque de passer à côté du récit que l'on veut raconter et de ne sortir que des réminiscences de choses déjà vues ailleurs. Une vraie histoire est une relation intime que l'on tente de mettre e. forme. Il faut que chaque lecteur pense qu'on l'a écrite pour lui, personnellement. C'est un travail d'autant plus partagé que nous nous connaissons bien maintenant. Quand je me mets en résonance avec le travail de Serge, je peux tenter de mettre mon professionnalisme au profit de sa sensibilité. Le thème se met alors en place, les personnages commencent à exister, deviennent autonomes... Même pendant le découpage, il y a une épaisseur qui apparaît.
Stéphane Servain, dessinateur de Siloë
En fait, Serge a une méthode très vile pour vous convaincre (de dessiner un scénario): il vous raconte l'histoire comme si c'était un conte. Il m'a donc fait la lecture de la vingt-sixième version de son scénario (il ne peut pas s'empêcher de réécrire et réécrire encore !) en s'investissant dans les voix et les descriptifs. Il devient alors un véritable acteur ! Apparemment, il fait de même avec ses autres dessinateurs... Une fois l'histoire racontée, il attend que je rebondisse dessus. Si un point me gêne, nous en discutons ensemble. Nous sommes tous les deux partie prenante. Il est très demandeur, et très anxieux aussi. Ensuite, nous nous attelons au découpage graphique du scénario. Il a conservé de sa période 'dessinateur' une narration très visuelle. Comme nous travaillons dans la même pièce (sur la table de la cuisine), nous corrigeons le découpage en direct. C'est passionnant.
Serge est un auteur confirmé mais il ne se repose pas sur ses lauriers. On sent qu'il sait où il va et je confirme ce qu'a dit Loisel de lui: "Sa force est de se mettre au service de l'histoire".


Sources : Interview de Letendre, Calliope n°1 (2002) ; Les dossiers de DBD, LeTendre, BFD Editions (2001) ; Antique et pas en toc, Bodoï n°36 (2000) ; Entretien avec Serge Le Tendre, Faille Temporelle n°11 (1999), Exposition Quai des bulles (2203), Site Livres de l'Ouest.
(http://www.nouvelouest.com/no/livres/68/LETENDRE.htm); ; Prof de destin, Bodoï n°69 (2003).