L'art de...
HERGE par lui-même (1)
 
Hergé a une place primordiale dans l'histoire de la BD car c'est avec lui que la bande dessinée d'expression française devint un genre universel, moyen terme autonome entre le dessin et l'écriture.

Hergé dessiné par Comes

Hergé est né en 1907 près de Bruxelles et décédé en 1983. La carrière n'est pas résumable en un court article (et internet regorge de sites qui lui sont consacrés). Nous nous contenterons de tracer rapidement sa trajectoire artistique et de reprendre les mots de Benoit Peeters:
"Hergé a apporté à la bande dessinée plus qu'il n'est possible d'imaginer. Du matériau pauvre et grossier dont il disposait en 1929, il a tiré un moyen d'expression parfaitement accompli. Son graphisme était maladroit, il est devenu exemplaire. Sa technique narrative était rudimentaire, elle est devenue un modèle d'efficacité, d'une justesse miraculeuse. Avec lui, s'invente le roman en image."


Les débuts

Georges Remi eut, d'après lui, une enfance terne. Comment j'ai attrapé l'idée de la bande dessinée ? Je ne sais pas, mais je me souviens que quand j'avais sept, huit, dix ans, à l'école, je dessinais dans mes cahiers des histoires que je me racontais. Je faisais de petits dessins, probablement infects, infâmes, sans forme. J'écrivais deux, trois mots et ça m'aidait à fixer mon imagination. C'était une sorte d'aide-mémoire, mais c'était une histoire (...).
Il trouva un exutoire à son éducation bourgeoise et rigoriste dans le scoutisme. Ce fut longtemps son principal centre d'intérêt, qui pris plus tard corps dans Tintin, qui est autant boy-scout que reporter.
Je n'ai pas suivi de véritables cours de dessin. A l'école, je n'avais généralement pas la moitié des points dans cette branche !... Je suis allé un soir - un seul soir ! - à l'école Saint-Luc, mais comme on m'y a fait dessiner un chapiteau de colonne en plâtre, et que ça m'avait ennuyé à mourir, je n'y suis plus retourné. J'ai peut-être eu tort, je ne sais pas... Le plâtre, ça ne m'intéressait pas: je voulais dessiner des bonhommes, moi, dessiner des choses vivantes ! Or, à l'époque et dans ce milieu catholique, il était exclu que je fisse du modèle vivant: le nu, c'était Satan, Belzébuth et compagnie !

C'est dans une revue boy-scout qu'il publia ses premiers dessins, en illustrant quelques articles. En 1925, juste après avoir fini ses études secondaires, Hergé entre au quotidien Le XXe siècle, au service des abonnements, tout en continuant à dessiner parallèlement. En 1926, il crée sa première série: Totor, C.P. des Hannetons, qui est publié dans le Boy-Scout belge jusqu'en 1929. Après avoir accompli son service militaire, il revient au journal Le XXe siècle en 1927, où il prend des fonctions d'apprenti-photographe et d'illustrateur, sous la houlette de l'abbé Wallez, directeur énergique du journal, qui l'aida à prendre conscience de ses possibilités.

L'abbé Wallez décida alors de lancer un supplément hebdomadaire pour la jeunesse au XXe siècle, qu'il confie à Hergé. Après une première bande dessinée au scénario poussif d'un rédacteur du journal, Hergé choisi de lancer sa propre série, reprenant et améliorant ce qu'il avait fait avec Totor. C'est ainsi que naquit un "Totor amélioré", avec un métier de journaliste, une houppe bien caractéristique "pour être sûr qu'on le reconnaisse" et des dialogues associés au dessin dans des bulles, selon le modèle appliqué pour la première fois en Europe en 1925 par Alain Saint-Ogan, dans Zig et Puce. "Alain Saint-Organ a eu beaucoup d'influence sur moi... ses dessins étaient clairs, précis, lisibles; et l'histoire était narrée de façon parfaite."
Le succès fut immédiat, le tirage du journal doubla, quadrupla puis sextupla le jeudi, jour où paraissait les Aventures de Tintin.

La première apparition de la houppe de Tintin au pays des Soviets.


Le perfectionnement

Ses premières histoires de Tintin élaborées lui permirent l'apprentissage de la bande dessinée, en expérimentant de nouvelles formules, de nouvelles idées, semaine après semaine. "J'avais un tel souvenir de Benjamin Rabier, que j'ai dû y penser en dessinant mes animaux. J'ai eu aussi une vive admiration pour un dessinateur de mode français, René Vincent. On retrouve son influence au début des Soviets, quand mes dessins partent d'une décorative, une ligne en S, par exemple (et le personnage n'a qu'à se débrouiller pour s'articuler autour de ce S !)". Il fut également très impressionné par les Katzenjammers Kids de l'américain Rudolph Dirks ou La Famille Illico de George Mac-Manus, qu'on lui envoya des Etats-Unis. "Une des qualités de la BD américaine, comme d'ailleurs du cinéma américain, me paraît être sa grande clarté". Mac Manus donnait à ses personnages des nez simplifiés et expressifs, une idée qu'Hergé allait expoiter dans sa nouvelle création.
Il semble qu'il s'interressa très tôt aux peintres modernistes, dont le plus célèbre est Marcel Duchamp, sur lesquels le mouvement et sa condensation exerçaient une véritable fascination.


Puis c'est l'épanouissement, surtout à partir du Lotus Bleu (1934) avec une autre influence: le dessin chinois. "Mon ami Tchang m'avait fait cadeau de petits receuils de modèles qu'on employait dans les écoles pour enseigner la lecture et le dessin. Mon dessin commencé à s'améliorer à partir de ce moment-là, mais j'évolue toujours. Et dans le dessin chinois, j'ai puisé mon goût de l'ordre, mon désir de concilier minutie et simplicité, harmonie et mouvement, une sorte de clacissisme.

Vignette du Lotus bleu


La maturité

Il est probable que ce que je recherche dans mes dessins, une sorte d'équilibre. Mais c'est évidemment inconscient. Ce qui est tout à fait conscient, au contraire, c'est ma recherche de la "lisibilité". Rien n'est jamais gratuit; je refuse les effets purement décoratifs ou esthétiques. Je le répète, mon premier objectif est d'être lisible. Et tout le reste y est subordonné (...).

Il y a une respiration qui est essentielle. La grande difficulté, semble-t'il, dans la bande dessinée, c'est de montrer exclusivement ce qui est nécessaire et suffisant pour l'intelligence du récit; rien de plus, rien de moins. Le lecteur doit pouvoir suivre aisément la narration. Eh bien, même chez certains auteurs chevronnés, on trouve encore trop souvent des images où on lit d'abord: "Pas mal et toi ?", et ensuite seulement: "Comment vas-tu ?", parce que ces auteurs ont oublié la règle su sens de lecture. Quand je montre un personnage qui court, il va généralement de gauche à droite, en vertu de cette règle simple; et puis, celà correspond à une habitude de l'oeil, qui suit le mouvement et qui l'accentue: de gauche à droite, la vitesse paraît plus grande que de droite à gauche. Si je faisais courir de droite à gauche, il aurait l'air de se poursuivre soi-même ou de revenir en arrière. J'utilise ce sens uniquement quand un personnage revient sur ses pas (...).


Crayonné des Dupondt

La ligne claire, ce n'est pas seulement le dessin, c'est également le scénario et la techique de narration. Mais comment procéder pour atteindre l'évidence de la ligne ? On essaie d'éliminer tout ce qui est graphiquement accessoire, de styliser le plus possible, de choisir la ligne qui est la plus éclairante (...).

Fervent amateur d'art contemporain, Hergé y voyait des communautés avec son travail. J'ai vu des dessins de Lichtenstein et j'ai été frappé par la similitude de construction entre les miens et les siens. On sent que c'est vraiment épuré: il y a un trait pour finir, un seul, pas trente-six, qui va être décisif; il faut bien le choisir et il faut longtemps travailler avant de le trouver. On sent celà dans ses esquisses - et je sais qu'il estime Tintin pour les mêmes raisons: ce travail violent sur le papier... et puis on refroidit le dessin, il devient plus cool, et on prend le trait qui parait le meilleur, qui donne toute l'expression, qui semble, à celui qui le fait, rassembler toute l'expression, tout le mouvement.

La confection d'un album prend tellement de temps. Même les dessins qui ne sont pas poussés me demandent un très long travail: travail de réflexion d'abord, travail d'exécution ensuite. La tête et la main...
La bande dessinée est à la fois un art et un artisanat, tout comme la peinture, tout comme la sculture. Il y a dans ces disciplines une part énorme de labeur, de travail manuel, toute une préparation technique qui procède de l'artisanat (...).
Je suis bien plus à l'aise dans un contexte strict que dans le flou du "génie". Des règles me sont nécessaires pour mener à bien ce que j'ai à faire. Des règles à moi. Et je me réserve la liberté d'en changer, bien sûr, quand il le faut (...).
Quel est l'artiste qui se déclare satisfait de ce qu'il vient de faire ? C'est cette insatisfaction perpétuelle qui est féconde pour son oeuvre. Mais pour lui, quels tourments, quelle inquiétude, quels doutes !

En me lançant à corps perdu dans mes histoires, je m'exprime totalement (...). Les grandes aventures sont intérieures (...). Ce travail m'amuse. Tous mes "Tintin", je les ai toujours faits en m'amusant(...).
Une grande partie de ce que j'ai fait est inconscient. Ce n'était pas intelligent - je ne dis pas que c'était bête, mais ça partait de quelque chose que je ne controlais pas. J'ai suivi cet espèce d'impulsion, de spontanéité, et je crois que rien ni personne ne peut me faire changer d'avis, parce que je n'ai pas d'avis, c'est simple ! Je fais ce que j'ai envie de faire, et je n'y pense pas réellement, ni aux conséquences possibles (bien que je pratique certainement une sorte d'autocensure - c'est évident, on ne peut pas tout) et donc je ne pense pas à plaire ou à déplaire.

Si Tintin est un moraliste, c'est un moraliste qui ne se prend pas au sérieux, car l'humour dans mes histoires n'est jamais bien loin (...).
Tintin, c'est moi quand j'aimerais être héroïque, parfait; les Dupondt, c'est moi quand je suis bête; Haddock, c'est moi quand j'ai besoin de n'extérioriser(...). Je suis comme Haddock, parfois colérique, même véhément, maladroit et aimant un bon verre.

Hergé produisit 24 aventures de Tintin en 50 ans. C'est une production quantitativement honorable, sans plus, ce qui n'est sans doute pas sans rapport avec la qualité et le succès de cette oeuvre.

Hergé n'était pas très bavard sur son travail et affectait une pseudo-naïveté à l'égard des exégètes qui théorisaient sur son oeuvre. "C'est le métier des exégètes de découvrir les choses inconscientes, celles qui vous échappent: j'ignore s'ils ont tort ou raison. Il est possible que ce qu'ils découvrent existe effectivement".
L'article suivant présente une petite sélection d'avis sur le sujet.

Sources: Tintin au pays des Soviets, Casterman (1929); Tintin, l'aventure continue, élérama hors-série (2003); Tintin n°11 bis, 38e année, propos recueillis par Jean-Louis Lechat, Tintin et moi, Numa Sadoul, Flammarion (2003), Le rêve et la réalité, Michael Farr, Ed. Moulinsart (2001), Hergé, fils de Tintin, Benoit Peeters, Flammmarion; Le Monde, (1973); Benoît Peeters, Le Monde d'Hergé (1982); Hergé: l'homme et l'oeuvre (site internet: http://www.chez.com/tintim/index2.htm .