Théorie...
L'EXPRESSION DE L'ÂME
 
Même habillé de pied en cap, nous exhibons toujours, par une échancrure de nos vêtements, la partie la plus intime de notre corps, celle qui par une extrême concentration d’orifices et d’appendices, est la plus révélatrice de notre intériorité. En effet, la vie affleure dans le visage, s’y manifestant à travers une incessante mobilité. Le dessin narratif, dont use la BD, accentue cette fonction mimique.
Inspiré d'une étude de Thierry Groensteen, cet article développe quelques réflexions sérieuses sur la représentation des trombines.

 

Les sourcils de Louis XIV à Achille Talon
Charles Le Brun, peintre officiel de Louis XIV, développait déjà sa théorie comme quoi « le visage est la partie du corps où l’âme fait voir plus particulièrement ce qu’il ressent ». Il précisait que « le sourcil est la partie de tout le visage où les passions se font le mieux connaître » et que les autres parties du visage suivaient la même pente, par exemple lors du rire ou des pleurs. Pour lui, les sourcils étaient donc le moteur physiologique du visage.

Le principe des sourcils, moteurs du visage, appliqué à un personnage de bande dessinée (Jean-Jacques).


Un siècle après Le Brun, Diderot expliquait l’importance du visage en ces termes : « Le visage de l’homme de l’homme, cette toile qui s’agite, se meut, s’étend, se détend, se colore, se ternit selon la multitude infini des alternatives de ce souffle léger et mobile qu’on appelle l’âme ».
En 1845, Töpffer, le créateur de la bande dessinée, expliquait que "les signes graphiques au moyen desquels on peut produire toutes les expressions si complexes de la figure humaine, se trouvent être au fond très peu nombreux, et (…) par conséquent les procédés d’expression sont puissants, non par leur multicité, mais par les faciles et innombrables modifications qu’on leur fait subir".

Revenons sur le sourcil, sujet de réflexion inattendue en BD mais sur lequel il faut la peine qu’on s’attarde. Son usage varie selon les dessinateurs et il est chez Hergé un élément déterminant de l’expression. Les animaux, qui n’ont en réalité peu ou pas de sourcils identifiables sont représentés parfois sans (Mickey), parfois avec (le Marsupilami). Chez les personnages de BD, ils s’inscrivent souvent au dessus du front (comme les clowns) ou par dessus les cheveux, qui pourtant devraient alors les cacher (Greg). Cette mis en exergue des sourcils semble confirmer la théorie de Charles Le Brun, plus de quatre siècles plus tard.

Le code culturel de l’expressivité
On pourrait imaginer que la codification des expressions renvoie totalement à un savoir inné, que les expressions de joie, de colère, de mépris, etc, sont vraiment communs à tous les hommes. Les manifestations expressives sont, en fait, au moins en partie culturelle. Ce constat se retrouve dans la BD. Ainsi, il apparaît que la capacité de compréhension des expressions dans les bandes dessinées croissent avec l’âge, et que celle-ci est réduite chez les enfants. Ces derniers font leur apprentissage progressivement dans la vie courante et en lisant des BD. Cet apprentissage se réalise grâce à l’association des expressions et des situations (souvent simples et accessibles dans les bandes dessinées enfantines).
Les codes d’expression sont donc partiellement acquis et culturels. On trouve ainsi entre les BD venant d’aires culturelles différentes des expressions faciales caractéristiques. Ainsi, dans les comics, il n’est pas rare de croiser le « grin » américain, ce sourire social dévoilant les dents (à la J.F. Kennedy), auquel les yeux ne participent pas, exprimant l’amusement, la convoitise, la sympathie,… Autre expression culturellement identifiée, le sourire d’embarras japonais se traduit par une succion bruyante d’air entre les dents, que l’on retrouve dans les mangas.

Joker Mask est une caricature du grin américain, que rend si bien l'acteur Jim Carey dans les films du même nom (croquis de Ramon Bachs).

 

La fausse expressivité
Lev Kouléchov a montré par une expérience cinématographique restée célèbre que, affecté par son voisinage, le visage semble acquérir une expression déterminée, différente selon le contexte. Kouléchov avait monté en alternance des plans immobiles du visage d’un acteur volontairement inexpressif et impassible, avec des plans montrant une assiette de soupe, un cadavre, une femme nue, etc. Demandant à des spectateurs de caractériser l’expression du visage de l’acteur, ceux-ci indiquait une expression en rapport avec le contexte. En bande dessinée, la même contamination existe entre le dessin et le texte, comme le montre la bande didactique de Will Eisner ci-dessous.

Ici, dans cette bande de Will Eisner, la contamination est inverse de la démonstration de Lev Kouléchov décrite plus haut. C'est l'expression différente qui s'adapte finalement au même texte, donnant à voir des variantes de déclaration d'amour dans des contextes différents.

 

Une réplique ou une fraction de dialogue a donc souvent une fonction d’ancrage de l’image. Cette observation illustre aussi le fait qu’aucune expression ne se laisse assigner un sens univoque, puisqu’il suffit de lui associer la parole pour modifier la lecture qu’on en ferait spontanément, si elle était seule. L’ambiguïté est donc bien constitutive des expressions faciales.

Vocabulaire graphique
L’innée et la culture commune fait quand même qu’une large partie de nos expressions sont partagées. Si le style réaliste maintient une singularité de l’expression à chaque personnage, c’est rarement le cas dans le style humoristique où tous les personnages sourient ou pleurent de façon assez similaire. Töpffer avait déjà observé que les « les signes graphiques au moyen desquels on peut produire des expressions si variées et si complexes de la figure humaine se trouvent être au fond très peu nombreux et (…), par conséquent, les procédés d’expression sont puissant, mais non par leur multicité mais par les faciles et innombrables modifications qu’on leur fait subir. »

La revue de critique BD Bédéka à instauré dans ses colonnes ce code d'appréciation des bandes dessinées chroniquées. Mieux que les étoiles ou les petits coeurs.


Le père de la bande dessinée japonaise moderne, Osamu Tezuka, a exploité l’idée émise par Töpffer sur les combinaisons de signes graphiques, engendrant ainsi par association et permutations des visages schématiques qui paraissent tous dotés d’une expression déterminée.

Tezuka associe les sourcils, yeux, bouche et nez en de multiples figures. On peut remarquer que le nez, de nature peu mobile, est moins un organe d’expression d’émotion qu’un organe de différentiation individuelle. Tezuka n’a pas sélectionné des expressions au hasard et on remarque la règle des sourcils émise par Le Brun est souvent respectée.

Partie pris d’impassibilité ou d’hyperexpressivité
Certains auteurs comme Bilal ou Comes représentent des visages d’un grande impassibilité. Chez Comes, les lèvres sont presque toujours closes et les sourcils sont souvent absents. Dans les BD de Bilal, les visages sont le plus souvent immobiles et ne s’animent que pour marquer les expressions les plus fortes. Chez ces auteurs, il s’agit d’un choix esthétique. Ainsi naissent le mystère et une forte intériorité des héros, grâce à la participation mentale active des lecteurs.
Dans un registre différent et au cinéma, Buster Keaton avait pris le même parti pris. Gotlib, avec les aventures de son chien flegmatique Gai-Luron, ou Le Chat de Geluck jouent aussi dans ce registre d'impassibilité burlesque.

Le chat de Geluck est stoïque, en toutes circonstances.
Son créateur s'est moqué lui-même de cette caractéristique, dans cette illustration. L'impassibilité burlesque est un effet de style commun à beaucoup de personnages comiques, que ce soit au cinéma, au music-hall ou dans la bande dessinée.


Louis de Funes usait intensément du registre paroxystique, voire hystérique. En bande dessinée, beaucoup de mangas sont ainsi réalisés. Dans la bande dessinée occidentale, on peut citer l’américain Don Martin ou, encore chez nous Gotlib dont les Rubrique-à-brac regorge de personnages aux visages de caoutchou hyperexpressifs. Ces auteurs ont été très influencés par les dessins animés de Tex Avery.

La main bavarde
La main n’est pas seulement utilitaire, elle est aussi bavarde. L’usage qu’en font les méridionaux en est un bon exemple. Certains chanteurs de musi-hall (Edith Piaf, Yves Montand), qui s’habillaient tout de noir afin que seuls leurs visages et leurs mains apparaissent sous les feux de la rampe avaient compris tout l’intérêt à concentrer l’attention des spectateurs sur ces deux parties du corps. A la télévision, on ne voit jamais les pieds des présentateurs des journaux ou des hommes politiques interviewés, mais la caméra ne cadre pas non plus sur la seule tête ; les mains sont toujours présentent. La main accompagne, ponctue, colore le discours. La main est donc un auxiliaire privilégié de l’éloquence. En BD, il est souvent appréciable de mettre au moins une main dans le cadre de la vignette.

La main, organe expressif très complémentaire du visage (dessins Jean-Jacques).

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Sources : Thierry Groensteen, Lignes de vie : Le visage, Ed. Mosquito (2003), Rodolphe Töpffer, Essai de physiognomonie, Ed. Kargo (2003), Will Eisner, La bande dessinée, art séquentiel, Ed. Vertige graphic (1997), Osamu Tezuka, Manga no Kakikata, Ed. Kôbunsha (1996)..