Le GAG selon GASTON

par Jean-François

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La série Gaston Lagaffe, conçue et dessinée par André Franquin, est apparue dans les pages de l’hebdomadaire Spirou le 28 février 1957. Les mésaventures de cet anti-héros sont parfois scénarisés par Yvan Delporte, alors rédacteur en chef de Spirou, et par Jidéhem, dont le père, banquier, servit de modèle pour l’inénarrable Demesmaeker.
En voici une petite analyse bédéiste.

En 1957, la première apparition
de Gaston dans le journal de Spirou
.
Dès la semaine suivante il abandonna le noeud papillon et, une semaine après, enfila son blue jean et pull over à col roulé.

Les débuts de Gaston

 

Univers cohérent
Autour de Gaston, employé de bureau, gravite l’univers de la petite entreprise familiale :

  • Prunelle, chef de service
  • Fantasio, rédacteur
  • Boulier, comptable
  • Lebrac, collègue de travail
  • Melle Jeanne, secrétaire

Cette dernière est amoureuse de Gaston et sa naïveté n’a d’égale que sa mansuétude à l’égard de l’objet de ces désirs (normalement, vous devriez arriver à décrypter le sens de cette phrase à la troisième lecture attentive. Si vous y arrivez dès la deuxième lecture : Bravo ! Vous êtes une grosse tête). Quant à Gaston, il est aveugle et ne voit pas l’attirance que Melle Jeanne a pour lui.
Une faune sympathique complète ce petit monde, avec la souris, le poisson rouge, la mouette rieuse, le chat... L’amour que Gaston porte au monde animal ne se limite pas à ces animaux plus ou moins domestiques : tortues, baleines et autres girafes croisent Gaston au détour des gags.
L’auteur a réussi à créer un univers particulier. A cette fin, Franquin rejetait certains gags en rupture avec l’univers en question. C’est dire si le choix des personnages et de leurs fonctions posés au départ est prépondérant pour la longévité d’une série, pour sa vivacité aussi. L’auteur doit donc se contenir à un univers qui peut devenir familier du lecteur. Les bureaux de la petite entreprise où Gaston sévit est parfait pour cela: suffisamment familier à tous et avec une foultitude d’évènements possibles. A l’inverse, l’univers créé par Hardy pour Pierre Tombal, le fossoyeur dans son cimetière, s’il est original, est un peu étroit et une certaine répétition ne peut que s’installer au bout d’un temps.

L'univers de Gaston

L’univers de Gaston, les bureaux des Editions Dupuis (Gaston n° 9, p. 40). Il ne s’est encore rien passé, mais c’est déjà louche. D’où viendra la prochaine gaffe de Gaston ?

 

Construction inversée
Pour créer les gags, Franquin utilisait l’astuce suivante. Il partait de la case finale, chute potentiellement forte, et remontait le gag dans le sens inverse de la narration. Cette construction à l’envers oblige à travailler intensément à “ l’amorçage ” de cette chute, ce qui est essentiel. D’où une certaine ambiguïté à maintenir (mais pas de mensonges).
Roba, créateur de Boule et Bill, et d’autres auteurs de gags opèrent de même.
Beaucoup de gags pourraient être traités en dessin d’humour, en un seul temps. La valeur ajoutée du gag est de « balader » le lecteur pendant quelques cases préalables, pour mieux le surprendre lors de la chute finale.

Ellision finale
L’ellision de l’action finale, violente en général, clos le gag (Gaston n° 7, p. 3).

Gaston 12 p.28
 Gaston 12 p.36
Souvent, la dernière case est au seuil de l’événement: elle suggère mais ne décrit pas (Gaston n° 12, p. 28 et p.36).  On imagine volontiers, à l’issue de la bande de Franquin une scène où les protagonistes furieux rossent Gaston, pour se venger des désagréments qu’il a provoqué. Ce procédé, associé à l’innocence de Gaston, est le principal ressort du comique franquinesque.

Les familles de gags
A la recherche d’idées pour ses gags, l’esprit de l’auteur vagabondait. La première idée venue, Franquin l’a déclinait, identifiant d’autres idées proches, par cousinage, jusqu’à rassembler une famille de gags. Ainsi, dans Gaston, reviennent souvent des situations récurrentes, tel l’emploi du gaffophone, contrecarrer Longtarin, agent de la circulation, la perturbation et l’empêchement de la signature du contrat entre l’homme d’affaires Demesmaeker et les Editions Dupuis,… Il s’ensuit des déclinaisons qui forment un comique de répétition.

Le caractère du héros
Seul, ou avec ses acolytes (Bertrand la bévue, Jules-de-chez-Smith-en-face), Gaston est l’élément perturbateur de l’univers anodin qu’est l’entreprise. La maladresse et l’inventivité sont les principaux traits de caractère de Gaston, auxquels on peut adjoindre la fainéantise, la fantaisie poétique, l’immaturité, la loufoquerie et la distraction.

Gaston 12 p.35

Au milieu de toutes ces catastrophes qu’il engendre et fait subir à son entourage, Gaston reste positif (Gaston n° 12, p. 35).

Plutôt qu’un héros, il s’agit d’un anti-héros. Classiquement, ceux-ci étaient des faire-valoirs dans les bandes dessinées, bien que souvent plus intéressants que leur héros et mentors. Franquin l’avait compris et a donné à Gaston le rôle principal.

Le gag franquinesque
Dans Gaston, le gag réussi est à la fois visuel et verbal. Si, d’aventure, on regarde les gags sans les lire, ceux-ci sont incompréhensibles ou, du moins, perdent de leur force comique. Mais un gag n’est pas une blague, cette dernière étant un récit uniquement verbal.

Gaston 14 p.5
Le jeu de mot peut renforcer considérablement la chute finale, mais c’est rarement lui la source unique du comique (Gaston n° 14, p. 5). Quand il y a un mot d’esprit, il n’est pas dans la bouche de Gaston qui reste empreint d’une grande innocence, en toutes circonstances.

Les gags qui ont le plus grand impact comique sont d’ordre physique avec, en particulier, les inventions de Gaston qui frappent son entourage, au sens propre ou figuré.
Les inventions de Franquin sont toutes matériellement possibles, au contraire de celles de Greg dans Achille Talon, où l’auteur laisse parfois totalement libre-cours à son imagination.

 

Familles de gags les plus représentées (albums 6, 7 et 8)

Inventions et bricolages qui ratent : 27 %
Destructions par maladresse : 15 %
Gaffophone : 12 %
Signature de contrat (riée) : 12 %
Superballe sauteuse et bilboquet fou : 8 %
Fainéantise extrême : 7 %
Longtarin tourné en bourrique : 4 %
Amour fou des animaux : 4 %


Chez Franquin et son Gaston, la tentation de moralisation n’existe pas. Tout est dans l’intelligence de la forme et non du fond. Cela changera plus tard, avec les Idées Noires, où Franquin s’adressera autant à la tête qu’aux tripes. Dans ces petites fables morales, la moralisation tuant le gag, le rire devient sourire.

 

Serge Tisseron, dans son ouvrage La psychanalyse de la BD, fait ce commentaire sur le couple Franquin/Gaston. Pour lui, Franquin "a finalement réduit l'environnement de ses héros au petit monde du bureau et prêté sa capacité de facéties ingénieuses à un personnage aussi parodique que Tintin et Spirou se voulaient exemplaires, Gaston Lagaffe: parasite, mascotte et nourrisson savant à la fois, ne représente-t-il pas cette part dérisoire et grandiose de chacun d'entre nous qui ne renonce jamais au désir de transformer les choses selon son imagination ? En riant de lui, n'apprenons-nous pas à rire du principe de toute autorité et de tout sérieux en même temps que des empêchements multiples que la réalité impose à nos chimères ?"

 

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