CERVEAU DROIT / CERVEAU GAUCHE

Retour à la page accueil

 

Vers la compilation des articles précédemment publiés

Construction analytique ou synthétique ? En bande dessinée comme dans tous les arts, on peut faire marcher un de ses deux cerveaux, le gauche ou le droit, ou les deux.
Petit voyage aux frontières de la neurologie.

Construction analytique
La plupart d'entre nous, du moins chez les occidentaux, abordons le dessin de manière analytique. Si nous souhaitons faire un dessin d'observation, après un premier regard sur le sujet, nous commençons par un repérage des grandes masses et lignes directrices sur notre feuille puis, alternant observation attentionnée et dessin, nous fignolons notre scène, zone par zone, dans un va-et-vient du regard entre le réel et le papier.
Crayonné de Benoît RoelsPour le dessin de BD, nous composons nos vignettes habituellement sans modèle, en construisant les personnages et tous les éléments de la case de manière cartésienne et séquentielle. Un visage, par exemple, est exécuté par composants signifiants: le crâne, la face, les yeux, le nez, la bouche, les oreilles...
C'est la méthode classique largement répandue et souvent proposée sur le site des Coinceurs de bulles (ex:
La tête réaliste et La trombine simplifiée).

 

 

Crayonné de
Benoît Roels
pour Bleu Lézard
(dans Vécu n° 22).
Les repères de symétrie,
de position relative des organes...
témoignent d'une construction analytique
de ce dessin.

 

Nombres de grands artistes ont visiblement travaillés ainsi pendant leur apprentissage et après. Il suffit de voir les études de Léonanrd de Vinci ou de Franquin pour deviner que, derrière leur talent, se cache une parfaite maîtrise des règles techniques de la construction de personnages ou de la perspective. Cette approche n'est pas criticable en soi, dans la mesure ou le dessinateur n'en reste pas là, déployant sa créativité personnelle au delà de ces bases formelles.
Dessin de Gaëtan

Mal digérée, cette méthode analytique peut cependant être source d'une certaine pauvreté graphique et d'erreurs. C'est ainsi que, presque toujours, les apprentis dessinateurs construisant leurs personnages "par morceaux" raccourcissent les surfaces qui ne correspondent à aucun organe bien défini.

Dessin de débutant.
Les zones sans mots pour les identifier,
comme le sommet du crâne, la zone entre le nez et la bouche, etc,
sont atrophiées.

 

Ces défauts illustrent les limites du système par balayage verbal: on traite ce qui est trop bien défini, oubliant de saisir les zones vides et, tout simplement, d'intégrer l'espace dans son ensemble.

Synthèse globale
Certains dessinateurs procèdent vraiment différemment. En dessin d'observation, ils regardent longuement la scène et, abandonnant cette contemplation, ils l'interprètent sur le papier presque d'un seul jet, dans une approche très sensible et personnelle. En dessin de BD, après avoir "pensé" la scène quelques moments, ils la traitent d'une façon qui semble extrêmement spontanée, la technique étant effacée au profit d'une perception presque surnaturelle des choses.
Contrairement à l'approche analytique, cette manière de dessiner est difficilement explicable avec notre structure de pensée rationnelle. Et pourtant, cela existe bien et pas seulement chez quelques "extra-terrestres". En voici deux exemples.

Jean Giraud, alias Moebius, dessinateur de Blueberry, de L'Incal, etc a toujours surpris Patrice Leconte (ancien dessinateur de BD et aujourd'hui réalisateur de films). A la terrasse d'un café, sur un méchant bout de papier, il pouvait dessiner un personnage "sans prévenir", en commençant par une chaussure de celui-ci, en détaillant lacet et tout. Il continuait ensuite de proche en proche jusqu'à la tête. Ce qui était "miraculeux", explique Patrice Leconte, c'est que le personnage construit ainsi, sans aucun repérage technique, était toujours parfaitement campé, comme si Jean Giraud encrait un dessin préexistant mais invisible, présent sur la nappe en papier.
Jean Giraud a lui-même décrit les sensations qu'il peut éprouver en dessinant.
"Il m'arrive parfois d'arrêter de dessiner d'un coup lorsque c'est trop ! Et je me dis qu'il se passe quelque chose là. Je suis au spectacle et c'est mon papier qui est la scène. Alors j'arrête par trop plein d'échec et de jouissance. Il se passe quelque chose d'incroyable, une histoire parallèle, non écrite, à peine perçue, qui est celle du trait. L'histoire de la représentation par rapport à la mémoire visuelle, aux capacités qu'on a de retranscrire dans un champ à deux dimensions."

Franck, notre Franck à nous des Coinceurs de bulles, non conformiste à la ville comme en dessin, fonctionne de façon assez similaire.
On l'a très rarement vu faire un dessin préparatoire. A l'atelier, il badine, mange un sandwich, glande allègrement pendant une heure. Puis, sans qu'on l'ait vu venir, il se met face à une feuille blanche et la fixe silencieusement pendant une ou deux minutes, le crayon en main suspendu au dessus. Tout à coup, il abaisse le crayon et c'est parti. Toujours silencieux, et pratiquement d'un seul jet, il trace d'un trait décisif toute la scène. Ses personnages, il les commence en général par les yeux, allez savoir pourquoi. Il continue son dessin dans une progression centrifuge, dans un ordre défiant toute logique cartésienne. Il dessine directement à l'encre, le "crayonné" ayant apparemment été déjà établi dans sa tête pendant la minute préparatoire. Le dessin terminé, Franck revient à nous, sortant de son état second, pour se remettre à taper la bavette, finir son sandwich, chahuter et conter fleurette aux jeunes filles. Les bons jours, Franck peut se remettre une deuxième fois au dessin, produisant ainsi deux vignettes sur deux heures, mais en 5 mn chrono productifs au maximum, alors que la plupart d'entre nous n'en faisons pas plus en deux heures de labeur ininterrompu !

Franck au tableau (1) Franck au tableau (2) Franck au tableau (3)Franck au tableau (4) Franck au tableau (6) Franck au tableau (6)
Franck dans ses oeuvres.
Ce dessin est fait d'une traite, sans modèle et au pied levé (et à main levée également !)

Hémisphère gauche / hémisphère droit
Les neurobiologistes ont sans doute identifié la clef de cet apparent don surnaturel en établissant la spécificité des deux moitiés qui composent notre cerveau.
L'hémisphère gauche est le siège d'une conscience analytique, verbale, alors que l'hémisphère droit saisit et traite globalement les images qui s'offrent à son attention.

Cerveau gauche

Pensée --->

Logique
Analytique
Technique

Cerveau gauche et droit

Cerveau droit

<--- Intuition

Globale
Synthétique
Simultanée

A chaque instant, le cerveau gauche enregistre, comprend, utilise les fonctions verbales, séquentielles, etc et le cerveau droit enregistre et comprend le global. Les deux hémisphères fonctionnent ensemble, de façon complémentaire, permettant de conceptualiser les idées, les objets.

Mais les circonstances, les habitudes ou la personnalité peuvent faire qu'un hémisphère prend le pas sur l'autre, du moins pour certaines activités.
Le cerveau droit est ainsi très actif quand on marche sur un trottoir encombré. Tout en pensant à autre chose ou en conversant avec un ami, une partie vigilante et discrète du cerveau estime à sa manière la vitesse et la direction des personnes qui arrivent sur nous, réglant nos pas pour éviter toute collision. Dans un domaine plus proche de nos préoccupations, on sait que les personnes initiées très jeunes à la lecture de BD, entre 4 et 10 ans, période où la dominance verbale et analytique n'est pas encore établie par l'éducation, lisent et regardent en même temps la bande dessinée, fusionnant avec le cerveau droit toutes les images en un flot ininterrompu et multidimensionnel, se fabricant ainsi un univers envoûtant. A l'inverse, beaucoup d'adultes mis en contact tardivement avec la bande dessinée n'y voient plus que des images, signes et mots à déchiffrer les uns après les autres, et n'y prennent aucun plaisir.

Notre civilisation occidentale et notre formation favorisant très tôt le cerveau gauche et la logique verbale, on aborde le dessin presque toujours sur un mode intellectuel et analytique. C'est ainsi qu'on découpe le dessin en éléments signifiants, en inexploitant le cerveau droit. Seuls quelques spécimens, comme notre Franck, sont passés au travers de cette dictature du cerveau gauche.
En fait, l'approche globale du dessin, dans un état parfois presque second, n'est pas surnaturelle mais tout à fait physiologique. Cette approche, qui nous parait étonnante quand on l'a perdue et oubliée, correspond à la mise en oeuvre du cerveau droit, soit parce qu'on le peut naturellement, soit parce qu'on l'a réappris. Quand on y pense, ce n'est pas plus étonnant que notre capacité à traverser une rue encombrée en gérant l'espace "les doigts dans le nez", ou de rentrer dans l'univers global d'une bande dessinée comme on rentre dans un film ou un monde plein et réel.

En pratique, en dessin comme ailleurs, l'idéal est sans doute de valoriser nos deux hémisphères cérébraux. Leurs compétences sont complémentaires et leur coopération extrêmement productive et agréable.

Rééducation
La tyrannie du cerveau gauche analytique est-elle irrémédiable quand on a été formaté par notre logique occidentale ?
Les bédéistes amateurs et faiblards du cerveau droit, que nous sommes pour la plupart, peuvent-ils se rééduquer et remettre au travail cet hémisphère ?
Pouvons-nous équilibrer notre apprentissage technique très cerveau gauche par une créativité plus spontanée, avec un sens intuitif de l'espace ?
Sans doute que oui.
En fait, quand vous regardez l'évolution graphique des dessinateurs professionnels, beaucoup étaient des "dessineux" laborieux et très cerveau gauche à leurs débuts. Puis, l'expérience aidant, ils ont acquis aisance technique mais aussi, pour certains d'entre eux, un déclic cerveau droit s'est produit, ce dernier reprenant visiblement de la vigueur à force d'exercices.
Un critique spécialiste de BD, Thierry Smolderen, a observé attentivement tous les Blueberry pour étudier les évolutions graphiques de Jean Giraud. Il semble que le dessinateur de cette série mythique a gardé depuis l'enfance une vision spaciale très cerveau droit. Il l'a toujours exploité pour le dessin de personnages mais qu'assez tardivement pour les décors. C'est seulement dans l'album La Piste des Navajos et, plus nettement encore, dans Lee Spectre aux balles d'or, que se passe le déclic.

Deuxième vignette du Spectre aux balles d'or

Vignette du Spectre aux balles d'or (Blueberry, Ed. Dargaud, 1972), de Jean Giraud. Le paysage est saisi tout entier dans l'étreinte de l'écorce terrestre. L'inversion des rôles traditionnels du plein et du vide dans les décors et la manipulation de grands espaces dans des cadres réduits apparaissent ici.  Celà constitue la base du style de Moebius, alias Jean Giraud, dans ses oeuvres ultérieures.

Notre rééducation de bédéiste doit s'appuyer sur la focalisation de notre attention sur tous les espaces, sans distinction, qu'ils soient pleins ou vides, ouverts ou fermées, signifiant verbalement ou non. Ainsi, on peut passer insensiblement d'un balayage analytique à un balayage purement visuel, passant d'un mode de fonctionnement cerveau gauche à celui propre au cerveau droit.
Et si la transe est au rendez-vous, c'est la cerise sur le gâteau !

Aussi bien chez les scientifiques que les artistes, il y a eu des modes très favorables au cerveau gauche et d'autres très favorables au cerveau droit, cette dernière étant actuellement plutôt à l'honneur dans les arts. Il est cependant simpliste de penser que l'homme crée sans son hémisphère gauche. En fait, nos deux hémisphères sont sans cesse en train de se transmettre des informations et coopération entre les deux approches est bien utile.

 

Quelques bonnes vieilles méthodes cerveau gauche:

  • Cerner le sujet dans un volume géométrique semblable
  • Construction analytique des personnages (attitude générale, placement raisonnée des organes dans l'espace,...
  • Les lois de la perspective avec le placement de la ligne d'horizon, des points de fuite, ...
  • etc

 

Quelques trucs pour exercer le cerveau droit:

  • Dessiner un sujet à l'envers
  • Dessiner sans regarder sa feuille (avec ou sans modèle)
  • Dessiner après avoir observé le modèle pendant 30 secondes et l'avoir caché
  • Dessiner le vide (noircir les espaces négatifs)

Bibliographie: Les Cahiers de la bande dessinée n°70 (1986).

Retour à la page accueil

 

Vers la compilation des articles précédemment publiés