L'ART de FRANQUIN

par Jean-François et Jean-Jacques

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Les deux grands classiques de la bande dessinée franco-belges sont... deux belges: Hergé, père de Tintin, et Franquin, grand animateur de Spirou. Concurrents mais parfaitement complémentaires, alors qu'Hergé est le "pape" de la lisibilité, Franquin est le champion de l'expression, du mouvement et de l'efficacité. Ce qui n'empêchait pas Franquin d'être de la plus grande modestie et de faire partager volontiers ses connaissances avec des néophytes.
Humbles leçons d'un grand maître...

Caricature de Franquin par Tibet

André Franquin, né en 1924 à Etterbeek, en Belgique, fréquente les cours de dessin de l'institut Saint Luc à Bruxelles à l'âge de 20 ans. Puis, il rentre dans un petit studio de dessin animé et y rencontre, entre autre, Morris et Peyo.
Ce studio disparu, cette équipe rejoint Jijé (Joseph Gillain), homme-orchestre du journal de Spirou. Ils travaillent et habitent ensemble, profitant des conseils de leur aîné Jijé. Celui-ci confie alors à Franquin, en 1947, la reprise des aventures de Spirou.
Il donnera à la série toute son étoffe et ses plus beaux personnages, le marsupilami, le comte de Champignac...
Parallèlement à la création des albums de Spirou, Franquin créera des compilations d'histoires courtes en gags, avec Modeste et Pompom (pour le journal de Tintin) et Gaston La Gaffe (pour le journal de Spirou).
En 1968, Franquin décide d'abandonner Spirou, le confiant à d'autres dessinateurs, pour se consacrer totalement à Gaston.
A partir de 1977, il conçoit également les "Idées noires", sketches d'humour très noir.
Perfectionniste mais très gai, la dépression le gagna à la fin de sa vie, l'éloignant alors de sa planche à dessin. Il s'éteint en 1997.

 

Ce que Franquin disait de son travail
et donnait comme conseils aux débutants

Le scénario
"En Europe, on regarde souvent les BD d'un point de vue esthétique, ce qui fait passer l'image avant le scénario. Je trouve que les deux - scénario et dessin - méritent le même soin, et on néglige quelquefois le premier. Surtout quand le dessinateur écrit lui-même ses scénarios (...).
On garde, en Europe, une espèce de préjugé "artistique" vis à vis de la bande dessinée (...). Il faudrait d'abord définir exactement les critères d'un bon dessin, ce qui parait fort difficile (...). Il existe ainsi des séries que l'on peut trouver franchement exécrable sur le plan graphique mais qui obtiennent cependant un succès commercial important (...). On commence à découvrir l'utilité et la richesse d'un scénario conçu en fonction de l'histoire à raconter."

La technique
" Il faut s'empresser de remettre la technique à sa place (...). Ce n'est qu'un moyen. Et il nous vient automatiquement, à force de travail. Les débutants ont souvent tort d'attacher une importance exagérée à la technique. Ils oublient généralement que, bien avant la technique, il y a le dessin, tout simplement. La technique doit suivre."
Au début, il ne faut pas avoir peur d'essayer toutes sortes de techniques afin de pouvoir trouver la sienne (...). Vous savez, vouloir donner des conseils dans ce domaine, c'est presque obliger les gens à travailler comme vous. Ce qui est mauvais pour eux, évidemment."

L'imitation
"Dans la profession, il y a une espèce de fond commun. On ne travaille jamais réellement seul; on bénéficie - ou on est victime - de tout ce qui a déjà été fait (...). Je crois que l'on pourrait presque aller jusqu'à dire à un débutant: Amusez-vous à copier une demi-douzaine de dessinateurs, à titre d'exercice. En copiant, vous découvrirez les trucs techniques qu'ils utilisent. Évidemment, il faut pouvoir en sortir. D'ailleurs, au début, on est presque toujours influencé par un dessinateur. Ce n'est pas mauvais de marcher sur ses traces pendant un certain temps, mais il ne faut pas oublier de bifurquer. Remarquez, ce que je dis là, ce n'est pas tant pour souligner l'éventuel danger de copier tel ou tel dessinateur car, il faut bien le dire, on aurait beau vouloir imiter quelqu'un, même servilement, il y aurait toujours des différences, les personnalités étant fatalement différentes. Ce qui est réellement dangereux dans l'imitation, c'est d'étouffer sa propre personnalité et de végéter inconsciemment à l'ombre de l'autre."

     Première case de Spirou signée Franquin             Dernière case de Spirou signée Franquin
La première case et la dernière case des aventures de Spirou réalisées par Franquin (Le Tank en 1946 et Panade à Champignac en 1969). Observez l'évolution du style. La première case était une reprise fidèle du style et des personnages légués par Jijé. A la dernière case, les "acteurs" ont perdu leur raideur et atteint une souplesse et expressivité corporelle remarquable. Et est présent Gaston, l'"enfant" préféré de Franquin.

Sentir son dessin
"Quand les débutants viennent me voir, ils apportent souvent les travaux qu'ils ont déjà réalisés, comme par exemple des projets de panneaux décoratifs qu'ils auraient faits à l'école, ou des croquis au crayon, ou des gouaches, des aquarelles... Il faut savoir qu'il est pratiquement impossible de donner une opinion "bande dessinée"  à propos de réalisations graphiques qui n'ont rien à voir avec la bande dessinée. On peut être bon peintre mais médiocre dessinateur de bande dessinée (...).
J'ai souvent été frappé par ceci: les débutants n'approfondissent pas beaucoup leurs recherches sur le plan graphique. En général, quand le dessin ne "marche" pas, ils abandonnent trop vite. Prenons l'attitude d'un personnage: parfois on l'a directement au bout du crayon mais, le plus souvent, il faut penser cette attitude, y réfléchir. Il faut faire des croquis, des recherches. Un gars qui ouvre un robinet, par exemple, eh bien, il est préférable d'aller soi-même ouvrir un robinet pour voir de quelle manière la main se pose, comment se ferme les doigts (...). Il faut que les débutants sachent qu'il est indispensable de penser une attitude avant de la dessiner. D'ailleurs, si on ne ressent pas son dessin, on finit par faire quelque chose de mécanique, sans âme."
"Il faut que le personnage soit un très bon acteur - je dis çà mille fois mais c'est vrai - il faut qu'il soit très expressif, il faut qu'il ait des émotions très visibles. On est acteur en disant ça."

Perfectionniste
"Je ne suis pas d'une nature très optimiste, je vois toutes les difficultés d'une chose quand je l'entreprends et j'ai peur de louper. J'ai été un maniaque excessif pendant des années, chaque dessin de Spirou, chaque attitude, j'en faisais des brouillons étonnants (...). Encore aujourd'hui, il m'arrive de faire des brouillons et de me dire: Tiens, il ne serait pas plus marrant comme ceci, il ne serait pas plus efficace comme cela ?"
"Lorsque je dessine un personnage, j'ai constamment cette préoccupation que, par exemple, le bras ou le coude ne vienne pas gêner le nez. C'est très curieux: j'ai sans arrêt peur de créer sous ma plume des espèces de noeuds pour l'oeil du lecteur, des endroits confus où l'on ne voit pas du premier regard ce qu'il y a, où l'on distingue difficilement une main, d'un nez..."

 

Ce que dise de lui les professionnels qui l'ont approché

Jannin, créateur de la série "Germain" et qui s'était fait aidé à ses débuts par Franquin.
"Il redessinait avec moi ce qui n'allait pas. Franquin, qui avait un cerveau compliqué et ne pouvait s'empêcher d'en rajouter dans les petits détails, était fasciné par la lisibilité du  travail de Morris ou de Peyo car on comprenait tout de suite ce qui se passait dans leurs planches. A ce moment- là, je venais d'acheter un bouquin sur les animateurs de Disney, une grosse brique truffée de croquis sur la lisibilité du mouvement, la direction du regard, la forme des pastilles dans les yeux qui ne doivent pas nécessairement être ronde... Franquin me donnait exactement les mêmes conseils sans jamais avoir lu ce genre de bouquin. Il avait découvert toutes ces règles par lui même."
"Le plus fascinant chez Franquin, c'est que son trait est extrêmement nerveux et enlevé, alors que son travail est très lêché, méticuleusement pensé.

Corrigé de Jannin
Un crayonné de Jannin, à gauche, corrigé par Franquin, à droite (dans Bodoï n° 56).

Tibet, dessinateur et ami de Franquin
"Quand je me permet aujourd'hui de donner des conseils à de jeunes dessinateurs, je leur dis qu'il faut être directeur d'acteurs avant d'être dessinateur. Or, Franquin était probablement avec Hergé le plus grand directeur d'acteurs de la BD. Il faisait jouer ses personnages d'une manière prodigieuse. Y compris les second rôles."

Le Marsupilami revu et corrigé par FranckYvan Delporte, rédacteur en chef du journal de Spirou de 1955 à 1968
"L'étonnant avec Franquin, c'est que tout le monde dit la même chose (de lui). Vous trouverez toujours un dessinateur ou un amateur pour dire qu'untel est nul, que l'école de Paris, ce ne sont que des dessinateurs de merde, etc... Mais personne ne réunit aussi peu de critiques sur son travail que Franquin. Le seul à avoir été d'une sévérité haïssable vis-à-vis de Franquin... ce fut Franquin ! Franquin détestait tout ce qu'il faisait, il jetait ses dessin à la pelle. A la fin surtout."

Numa Sadoul, grand interwieveur de la bande dessinée
"Reprenant le flambeau de Jijé, Franquin et ses collaborateurs en ont fait (de Spirou) un audacieux miracle d'équilibre entre un fond d'aventure extrêmement palpitant et une forme de comique souvent énorme. Les scénarios sont hautement travaillé, débordant toujours vers l'absurde et la fantaisie. Le dessin de Franquin est admirable: la grâce et la précision, la légèreté unie à l'efficacité. Il en émane un sentiment de tendresse quelquefois exacerbé, la poésie, la simplicité et la complexité mêlées."

 

---> Dis. Comment tu fais, Franquin... Plume ou pinceau ?
---> Les gags à Gaston

Sources et copyrights: Franquin/Jijé, entretiens avec Philippe Vandooren, Niffle (2001); Bodoï n° 19, 21, 25, 43, 56; Phénix n° 20 (1972); Circus n° 98 (1984); www.bdparadisio.com

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